Tartuffe, Molière, 1664/1669. Première représentation, 5 février 1669, au théâtre du Palais Royal

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A propos de Molière ce site contient aussi
: 1. Une biographie de Molière - 2. Une présentation des Fourberies de Scapin - 3. Une présentation des Précieuses ridicules - 4. Une présentation de L'Avare -




La bataille du Tartuffe

     Dans sa préface à l'édition de sa pièce, Molière commence par ces mots : "Voilà une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée ; et les gens qu'elle joue ont bien fait voir qu'ils étaient plus puissants en France que tous ceux que j'ai joués jusques ici."
     De fait, la bataille commence avant même que la pièce ne soit mise en scène. Selon divers témoignages, Molière en aurait lu au roi (Louis XIV) les trois premiers actes en 1664. D'autres lectures en avaient sans doute été faites qui déclenchèrent l'ire de la Compagnie du Saint-Sacrement de l'Autel qui la manifeste le 17 avril 1664. Le soir du 12 mai, ces mêmes trois actes sont présentés à la Cour durant les fêtes des Plaisirs de l'île enchantée. Il est probable, comme le défend Gustave Michaut (Les Luttes de Molière, 1905) que ces trois actes correspondent à ceux de la pièce en cinq actes que nous connaissons, ces trois actes fournissant un dénouement pessimiste : "Le bigot crédule s'est livré pieds et poings liés entre les mains de l'écornifleur [...] Nous avons là une de ces pièces au comique âcre, impitoyable, dont Georges Dandin nous offrira plus tard un exemple non retouché."
     Sous la pression des dévots, le roi en interdit la représentation publique avant son achèvement et son examen. Les lectures et représentations privées vont donc continuer de "Tartuffe ou l'Hypocrite", comme par exemple chez Ninon de Lenclos ainsi que le représente Nicolas André Monsiau bien des années plus tard. Et Molière s'efforce par tous les moyens de faire accepter sa pièce. N'y parvenant pas, il écrit rapidement Dom Juan (sa troupe a besoin de jouer), représenté le 15 février 1665. Il y a mis une tirade sur l'hypocrise, "ce vice à la mode" (V, 2), qui ne va pas vraiment arranger ses affaires. Molière, sans doute vivement pressé, la retire de l'affiche.
Le 5 août 1667, Tartuffe, enfin terminée et remaniée, est jouée au Palais Royal. Elle s'intitule maintenant "L'imposteur". Le personnage en est Panulphe, il est vêtu comme un homme du monde, force dentelles et rubans, au lieu de ce qui devait sans doute être l'habit austère des dévots proche de ceux des gens d'Eglise, d'où le scandale aux yeux de ces derniers dont la réaction est identique à ce qu'elle était trois ans auparavant : "une comédie très dangereuse" dit l'archevêque de Paris, demande d'interdiction, octroyée par le président de Lamoignon. Pourtant, outre les modifications apportées à l'original, Molière a pris soin de lui donner un dénouement respectable, sinon réaliste, l'hypocrite ne triomphe pas et le roi (deus ex machina) remet de l'ordre dans le désordre. Louis XIV est absent (campagne militaire). Molière ne peut recourir à lui, bien qu'il envoie deux de ses proches lui porter une requête. En attendant, la crise devient publique, puisqu'interdiction est faite aux spectateurs ou auditeurs, sous peine d'excommunication, de prendre connaissance de la pièce.
Sur cet état de la pièce reste le témoignage anonyme de la Lettre sur la Comédie de L'Imposteur.





Moliere

Portrait de Molière attribué à Charles-Antoine Coypel (1694-1752).
Le peintre a réalisé ce portrait vers 1730, longtemps après la mort de Molière.
Comédie Française.


Finalement, le roi finit par s'imposer contre les dévots et la pièce, Tartuffe ou l'imposteur, est présentée au public le 5 février 1669. Son succès est immédiat et retentissant. Molière fait aussitôt imprimer sa comédie, avec privilège du roi, précédée d'une préface et des trois placets adressés au roi, celui de 1664, celui de 1667, et celui de 1669 qui sert moins pour la pièce que pour mesurer le degré de confiance, voire d'amitié, existant entre le roi et son comédien, puisque la demande formulée par Molière lui a été octroyée.

Tartuffe a moins été une bataille théâtrale (ce qu'elle a aussi été par la question de la morale) qu'une bataille politique : "la lutte du roi contre la pression que voulait exercer la Compagnie, et plus largement encore par la réaction de défense générale d'une génération jeune, et des esprits libres dans la génération moins jeune, contre une tentative d'ordre moral menée par une société secrète parisienne." (Georges Couton, Pléiade, 1971)





Bissart

Frontispice de Tartuffe, première édition des Oeuvres complètes de Molière, 1682.
Gravure de Sauvé d'après Pierre Brissard, représentant la scène la plus emblématique de la pièce, IV, 5.

Pièce en cinq actes et en vers, Tartuffe ou l'imposteur, appartient à la série des grandes comédies de Molière. Elle met en scène les agissements d'un hypocrite qui joue la dévotion afin de s'emparer des biens d'un grand bourgeois, Orgon, au détriment de sa famille. Le titre indique une comédie de caractère (nom propre + sous-titre, peinture de l'hypocrisie), comme la liste des personnages met l'accent sur la dimension familiale de la situation mise en scène.
L'intrigue est celle de la majorité des comédies : les jeunes gens (Mariane et Valère) pourront-ils se marier malgré les obstacles ?

Les personnages (dans l'ordre où ils apparaissent dans la didascalie initiale) :
Madame Pernelle, mère d'Orgon. Elle est, tout autant que son fils, entichée de Tartuffe et trouve à réclamer autant de sa bru  ("trop dépensière") que de ses petits enfants qu'elle soupçonne de toutes les turpitudes. A une servante, Flipote, qu'elle maltraite en mots et en gestes.
Orgon, mari d'Elmire. Son nom est composé sur l'étymon grec "orge", la colère, ce qui le définit car dès qu'il est contrarié, il s'emporte. Grand bourgeois, riche, qui a joué un rôle au moment de la Fronde, en faveur du roi "Nos troubles avaient mis sur le pied d'homme sage, / Et pour servir son prince, il montra grand courage." dit Dorine, la servante (I, 2), s'est laissé circonvenir par les marques de piété de Tartuffe et ne jure plus que par lui (cf. la tirade de Dorine I, 2), au point de vouloir lui donner sa fille en mariage (II, 1), de chasser, déshériter et maudire son fils (III, 6), et lui faire de son "bien donation entière" par devant notaire (III, 7). Il a des vues sur Elmire et lui fait une cour indiscrète qui montre l'hypocrisie en action.
Le personnage est présent 19 scènes sur 31, il est donc le protagoniste essentiel.
Elmire, femme d'Orgon. C'est sa deuxième épouse. La mère des enfants étant décédée.
Damis, fils d'Orgon. Il est amoureux de la soeur de Valère et pour cette raison favorable au mariage de ce dernier avec sa soeur. Comme son père, il est enclin à la colère.
Mariane, fille d'Orgon et amante de Valère. Fille obéissante et discrète.
Cléante, beau-frère d'Orgon. Il est le frère d'Elmire et "l'honnête homme" de la pièce. Certains de ses propos paraissent plaider en faveur de son auteur, par ex. en I, 5 "C'est être libertin que d'avoir de bons yeux, / Et qui n'adore pas de vaines simagrées / N'a ni respect, ni foi pour les choses sacrées."
Tartuffe, faux dévot : décrit par la servante comme "un gueux qui, quand il vint n'avait pas de souliers / Et dont l'habit entier valait bien six deniers." (I, 1), "Gros, gras, le teint frais et la bouche vermeille" (I, 4) qui en fait à la fois l'héritier d'une vieille tradition de moines parasites, mais aussi, sans doute, un homme mûr encore capable de séduire. Hypocrite et escroc que dénonce sans le vouloir Orgon en racontant comment il fut choisi (I, 5), comment sa fortune va aider Tartuffe à recouvrer la sienne (II, 2, et comme le prouvera in fine l'exempt qui l'arrête). Le personnage est sans doute inspiré de celui de la traduction/adaptation d'une nouvelle espagnole par Scarron, Les Hypocrites, dont le personnage principal est aussi un faux dévot nommé Montufar.
Dorine, suivante de Mariane, invente la formule "être tartuffié" (II, 3). Comme toutes les servantes de Molière, elle a la langue bien pendue, du bon sens et protège les intérêts des jeunes gens, ici Mariane et Valère. S'efforce en vain d'ouvrir les yeux de son maître.
Monsieur Loyal, sergent. "Je m'appelle Loyal, natif de Normandie, / Et suis huissier à verge, en dépit de l'envie" (V, 4) ainsi se présente-t-il.
Un exempt. Il s'agit d'un officier de police qui procédait aux arrestations.
La scène est à Paris dans la maison d'Orgon.



Une pièce ambivalente

La pièce est ambivalente, car la comédie y frôle souvent la tragédie, d'où la possibilité de multiples interprétations du personnage même de Tartuffe, comme le confie Planchon dans une interview en 1989 (écouter Concordance des temps, 28 mai 2016) : "Il n'y a pas de tradition du Tartuffe contrairement à ce que l'on croit, la pièce a bougé énormément, de nombreuses fois et il y a eu quantités de mises en scène différentes sur cette oeuvre. Le rôle de Tartuffe a été joué tantôt par un paysan auvergnat tel que Lucien Guitry ; Jouvet le jouait en mystique, Fernand Ledoux le joue tout à fait différemment et il y a eu des acteurs au XIXe siècle, au XVIIIe siècle qui en faisaient un grand seigneur libertin, d'autres qui en faisaient un athée complet, d'autres qui en faisaient une punaise de sacristie et, vous savez, la traditiotn c'est précisément qu'il n'y a pas de tradition." 
Et Stendhal notait que l'on riait peu : "On a fort peu ri ce soir au Tartuffe ; on a plusieurs  fois souri et applaudi de plaisir, mais l'on n'a ri franchement qu'en deux endroits : premièrement, quand Orgon, parlant à sa fille Mariane de son mariage, découvre Dorine près de lui qui l'écoute ; deuxièmement, dans la scène de la brouille entre Valère et Mariane. Il reste donc constant pour moi, par mon expérience de ce soir, que l'on rit fort peu au Tartuffe." (Lettre sur Tartuffe, soirée du 4 décembre 1822)
En effet, si les caractères incarnés dans Orgon et Tartuffe font parfois rire, Orgon dans sa monomanie quasi amoureuse à l'égard de Tartuffe et ce dernier dans son hypocrisie particulièrement mise en évidence dans les deux scènes de séduction (III, 3 et IV, 5), dans l'ensemble, la pièce est inquiétante et le dénouement avec intervention indirecte (via l'exempt) du roi apparaît plus comme une commodité que comme la suite logique des situations. Tout concourt à donner à Tartuffe la victoire finale, car même une fois l'hypocrisie dénoncée, il reste le poids des actes (la donation a bel et bien été faite et la cassette incriminante est bien dans les mains de Tartuffe) ne pouvant conduire qu'à l'expulsion d'Orgon et sa famille de chez eux, sans compter la prison pour Orgon en raison de ses accointances avec un frondeur non repenti.

La critique de l'hypocrisie

      Elle n'est alors pas le seul fait de Molière, et La Bruyère n'en dit pas moins dans ses Caractères où "Onuphre" est la 24e note du chapitre "De la mode". L'hypocrite est ici, comme chez La Bruyère, celui qui contrefait la dévotion à des fins toutes mondaines (acquérir richesse et pouvoir). Molière le précise dès la didascalie puisque le personnage de Tartuffe est défini comme "faux dévot".

caricature de Jouvet dans le rôle

Caricature de Louis Jouvet, vers 1950, en Tartuffe (il a monté et joué la pièce en 1949) par Jean Mara (1912-1992).



Il est ensuite présenté dans la querelle initiale (I, 1) de Madame Pernelle avec sa famille, du côté de la première Tartuffe n'a que des qualités, du côté des autres (Cléante, Damis, Elmire, Dorine) que des défauts ; elle est renforcée à travers l'évocation de la "prude" par contrainte, admirée de madame Pernelle et gaussée par Dorine ; cette présentation se poursuit à travers les dialogue d'Orgon et de Dorine, puis de Cléante et d'Orgon. Chacun de ces dialogues met en évidence l'aveuglement d'Orgon, et renforce, par là même, la confiance que le spectateur accorde aux jugements de Cléante et de Dorine. Le dialogue entre le père et la fille, au début de l'acte II, mettra pleinement en évidence le caractère de parasite de Tartuffe. Ainsi, lorsque Tartuffe paraît enfin (III, 2), jouant visiblement son rôle de dévot "Laurent serrez ma haire avec ma discipline", le spectateur n'a plus aucun doute sur sa personne.
Il sera conforté dans ses certitudes par la tentative de séduction d'Elmire (III, 3) qui le fait directement accéder au double langage du personnage; confirmé en IV,5 : "Et ce n'est pas pécher que pécher en silence".
Ce travail de dénonciation explique le caractère ambivalent de la pièce, car montrer les dangers de l'hypocrisie, c'est aussi montrer ses conséquences, et Molière les veut extrêmes. Peut-être est-ce là qu'il faut entendre le caractère "politique" de la pièce. Les personnages "tartuffiés" (comme dit Dorine) sont vieux, désagréables, manquent de savoir-vivre (madame Pernelle comme son fils Orgon), renient leurs devoirs sociaux autant que familiaux sous le fallacieux prétexte de gagner leur salut éternel, cessant comme le fait remarquer Cléante, d'être simplement humains. Louis XIV voulait se dégager de ce poids de la vieille cour que régentait encore sa mère, et sa dévotion, et il n'est pas exclu que Molière lui ait prêté la main à cette occasion. Mais comme l'introduction l'a montré, la tâche était rude.
S'il fallait que l'hypocrite fit peur en mettant en scène les extrêmités auxquelles ses agissements peuvent conduire, il convenait aussi de le ridiculiser, lui, tout autant que ses dupes, ce que Molière réussit en exagérant les traits de son personnage ce qui devait relever tout autant du comique de gestes que du comique de mots, par ex. le mouchoir destiné à couvrir le sein de Dorine ou la puce écrasée avec colère, mais aussi du côté d'Orgon dans son obstination répétitive à la fois pour ce qui regarde sa dévotion à son "directeur de conscience" et son comportement despotique vis-à-vis de sa famille, caractère commun aux pères dans les comédie de Molière ; Harpagon, dans L'Avare, aussi voulait marier sa fille en dépit de ses inclinations et maudissez son fils.
Cette critique des faux semblants n'a, hélas, pas perdu de son actualité et les vers de Molière, rien de leur beauté.





A retrouver
: la pièce dans une édition de1881, présentée et annotée par Émile Boully,
A découvrir : des mises en scène particulières : A la Cartoucherie d'Ariane Mnouchkine en 1995 ; Au théâtre de la Porte Saint-Martin, celle de Peter Stein, en 2018 ; à l'Odéon, celle de Stéphane Braunschweig, en 2008 ; dans ce même théâtre, celle de Michel Fau en 2017.
Une curiosité : l'interdiction de la pièce au Québec, en 1693.
A écouter : une présentation de la pièce et de son contexte, sur France Inter, dans Autant en emporte l'histoire, 10 mars 2019, avec Georges Forestier.
Une réflexion sur l'imposture avec Patrick Dandrey dans Les Chemins de la philosophie, France Culture, 5 février 2018.



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