"Les Loups", Jadis et Naguère, Paul Verlaine, 1884

coquillage


     Publié pour la première fois dans la Revue des lettres et des arts, le 15 décembre 1867, le poème "Les loups" (31 quatrains d'octosyllabes en rimes croisées), de Paul Verlaine, est ensuite intégré dans le recueil, Jadis et Naguère, 1884, où il est le deuxième poème de la 2e section,  "Vers jeunes", de la première partie, "Jadis".
Steve Murphy, "Verlaine républicain" (L'Ecole des lettres, 1996) signale l'existence de trois versions du poème. Entre la première publication et la publication dans le recueil, se place un manuscrit autographe conservé au Fonds Rimbaud de Charleville-Mézières.
En 1867, le poème est précédé d'une épigraphe (donnée sans auteur) qui disparaît en 1884 : "Vaste Mancenillier de la terre en démence, / Le carnage vermeil ouvrait sa fleur immense". Il s'agit de deux vers empruntés à un poème de Hugo "La Voix de Guernesey" (Actes et paroles pendant l'exil, où le poème est intitulé "Mentana") dédié à Garibaldi après la défaite de Mentana, le 3 novembre 1867, devant les troupes françaises envoyées pour défendre le Pape et les Etats pontificaux que Garibaldi prétendait rendre à l'Italie. Le général Failly annonce dans une dépêche "Nos Chassepots ont fait merveille". "Merveille" que glose ainsi le poème de Hugo, dans sa première section (la périphrase du premier vers désigne le pape) :
"A cette heure, ô semeur des pardons infinis,
Ce qui plaît à ton cœur et ce que tu bénis
Sur notre sombre terre où l’âme humaine lutte,
C’est un fusil tuant douze hommes par minute ! "
Les loups apparaissaient dans le poème dès les premiers vers "Des bras rompus, des yeux troués et noirs, des ventres / Où fouillent en hurlant les loups sortis des antres", dans le rôle de charognards que Buffon avait entériné (après bien d'autres et suivis par bien d'autres) dans la monographie consacrée au loup (1758) de son Histoire naturelle (1749-1789) : "On a vu des loups suivre les armées, arriver en nombre à des champs de bataille où l'on n'avait enterré que négligemment les corps, les découvrir, les dévorer avec une insatiable avidité..."
Le loup est associé à la guerre depuis fort longtemps puisque les Romains en faisaient la créature de Mars, dieu de la guerre et père de Romus et Rémulus, fondateurs de Rome. Aux enfants abandonnés, il avait envoyé la louve qui devait les sauver. Un proverbe l'assure aussi qui affirme "La guerre est la soeur du loup".
Le poème est essentiellement une prosopopée puisque, après les trois premiers quatrains, la parole est celle des loups, en une sorte de choeur.
Nous avons là un exemple intéressant de poème dont la signification, à plus de quinze ans d'intervalle, s'est déplacée. En 1867, Verlaine a 23 ans, c'est encore l'Empire et sa censure ; comme l'épigraphe le dit, discrètement, Verlaine se situe dans l'opposition aux côtés de l'exilé le plus célèbre du temps, Hugo. Le poème peut donc s'inscrire dans la lignée de "La Voix de Guernesey" et fustiger, à sa manière, l'Empire et sa politique extérieure. Les jeunes soldats massacrés renvoyant aux troupes républicaines de Garibaldi. Antoine Adam (Verlaine, 1965) interprétait les loups comme une métaphore des magistrats et des journalistes ralliés à l'Empire et justifiant ses choix. Peut-être faut-il même généraliser et voir dans le poème, une curée, image même de l'Empire tout entier que Zola réutilisera dans son roman de 1871, à propos de Paris et de la frénésie immobilière, il est bien question dans le poème de "Cet impérial appétit" (vers 118) ; une curée à laquelle participe l'Eglise, que l'anticléricalisme a toujours associé au corbeau, le noir du plumage valant le noir des soutanes.
Toutefois, en 1884, le poème qui a perdu son épigraphe, qui remplace le mot "généraux" par "polémarques" (emprunté au grec, terme désignant un chef de guerre), décontextualise le poème. Faut-il alors y lire une condamnation de la guerre dont les seuls vrais vainqueurs seraient les loups, retour à la sauvagerie ? Faut-il y lire un poème pessimiste quant aux chances de pouvoir vraiment changer une société. La description des jeunes héros pouvant rappeler toutes les révolutions qui, vaincues (comme la Commune de Paris) ou victorieuses , sont toujours confisquées par des profiteurs? 1789 confisquée par 1804, ou pis encore par 1815 (les vers 85/96 pourraient évoquer les premières défaites des armées révolutionnaires, en août 1792, avant Valmy) ? 1830, Les Trois glorieuses confisquées par la royauté ? février 1848 confisqué d'abord, après juin 1848, par la bourgeoisie au pouvoir, puis par 1851 et le coup d'Etat ? L'ironie du poème est amère. Les jeunes gens idéalistes finissent toujours "dévorés" au sens figuré, ou comme dans le poème, au sens propre par les loups qui seraient alors ces profiteurs, d'où l'utilisation par le poète de tous les clichés qui sont associés à l'animal, depuis toujours, via les fables, les contes, voire les dictionnaires.



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Parmi l'obscur champ de bataille
Rôdant sans bruit sous le ciel noir
Les loups obliques1 font ripaille
Et c'est plaisir que de les voir,

Agiles, les yeux verts, aux pattes
Souples sur les cadavres mous,
— Gueules vastes et têtes plates —
Joyeux, hérisser leurs poils roux.

Un rauquement rien moins que tendre
Accompagne les dents mâchant
Et c'est plaisir que de l'entendre,
Cet hosannah2 vil et méchant :



loups

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« Là nous les guettâmes à l'aise,
Car ils dormaient pour la plupart.
Nos yeux pareils à de la braise
Brillaient autour de leur rempart,

« Et le bruit sec de nos dents blanches
Qu'attendaient des festins si beaux
Faisaient cliqueter dans les branches
Le bec avide des corbeaux.

« L'aurore éclate. Une fanfare
Épouvantable met sur pied
La troupe entière qui s'effare.
Chacun s'équipe comme il sied.





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— « Chair entaillée et sang qui coule
Les héros ont du bon, vraiment.
La faim repue et la soif soûle
Leur doivent bien ce compliment.

« Mais aussi, soit dit sans reproche,
Combien de peines et de pas
Nous a coûtés leur seule approche,
On ne l'imaginerait pas.

« Dès que, sans pitié ni relâches,
Sonnèrent leurs pas fanfarons
Nos cœurs de fauves et de lâches,
À la fois gourmands et poltrons,


champ de bataille

Paysage de guerre
Loretto, Gieslhöhe
(Colline de Loretto), Max Gehlsen, 1916 (Archives du Pas-de-Calais)





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« Derrière les hautes futaies
Nous nous sommes dissimulés
Tandis que les prochaines haies
Cachent les corbeaux affolés.

« Le soleil qui monte commence
À brûler. La terre a frémi.
Soudain une clameur immense
A retenti. C'est l'ennemi !

« C'est lui, c'est lui ! Le sol résonne
Sous les pas durs des conquérants.
Les polémarques3 en personne 
Vont et viennent le long des rangs.


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« Pressentant la guerre et la proie
Pour maintes nuits et pour maints jours
Battirent de crainte et de joie
À l'unisson de leurs tambours.

« Quand ils apparurent ensuite
Tout étincelants de métal,
Oh, quelle peur et quelle fuite
Vers la femelle, au bois natal !

« Ils allaient fiers, les jeunes hommes,
Calmes sous leur drapeau flottant,
Et plus forts que nous ne le sommes
Ils avaient l'air très doux pourtant.

« Le fer terrible de leurs glaives
Luisait moins encor que leurs yeux
Où la candeur d'augustes rêves
Éclatait en regards joyeux.

« Leurs cheveux que le vent fouette
Sous leurs casques battaient, pareils
Aux ailes de quelque mouette,
Pâles avec des tons vermeils.

« Ils chantaient des choses hautaines !
Ça parlait de libres combats,
D'amour, de brisements de chaînes
Et de mauvais dieux mis à bas. —

« Ils passèrent. Quand leur cohorte
Ne fut plus là-bas qu'un point bleu,
Nous nous arrangeâmes en sorte
De les suivre en nous risquant peu.

« Longtemps, longtemps rasant la terre,
Discrets, loin derrière eux, tandis
Qu'ils allaient au pas militaire,
Nous marchâmes par rangs de dix,

« Passant les fleuves à la nage
Quand ils avaient rompu les ponts,
Quelques herbes pour tout carnage,
N'avançant que par faibles bonds,

« Perdant à tout moment haleine...
Enfin une nuit ces démons
Campèrent au fond d'une plaine
Entre des forêts et des monts.

1. L'adjectif "obliques" caractérise la marche des loups, mais rappelle discrètement leur lien à Apollon "loxias" (oblique) qui renvoie aux énigmes des oracles, par ailleurs, c'est aussi un adjectif qualifiant un type de manoeuvre militaire sur les marges du front.
2. "Hymne d'action de grâces" et par extension "exclamation de joie, cri d'enthousiasme" (TLF). Dans le manuscrit de Charleville, le mot est remplacé par "Te Deum". Il s'agit aussi d'une Hymne d'action de grâce chantée lors de cérémonies célébrant, entre autres, une victoire militaire. Le choix définitf d' "Hosannah" se justifie par ses connotations d'allégresse en accord, pour les loups, avec la situation : un banquet !
3. En 1867, lors de  la 1ère publication, le vers était "Et les généraux en personne". "Polémarque" est emprunté au grec, "chef de guerre" (polé = guerre / markos = chef) : "le magistrat qui était chargé des soins de la guerre et de toutes les relations avec l'ennemi" (Fustel de Coulanges, La Cité antique, 1864).

Les loups "clichés" :
vers 1/12 : les loups créatures de la nuit, silencieux "Rôdant sans bruit", "perfides", comme dit Esope, "obliques", toujours affamés "font ripaille" (mangent en excès), "Gueules vastes", "les dents mâchant".
C'est cette faim que d'abord évoque le choeur des loups : "Chair entaillée et sang qui coule", "La faim repue et la soif soûle" et c'est sur la faim repue que se conclut le poème : "Buvons et mangeons, nous, les loups!"
Leur apparence physique est évoquée aux vers 5/8 : leur poil est roux puisque ce sont des fauves. "Agiles", "souples" ; aux vers 67/68 : "Nos yeux pareils à de la braise / Brillaient" ; au vers 69: "nos dents blanches".
Ce sont ensuite les défauts que leur prête la vox populi : "Nos coeurs de fauves et de lâches / A la fois gourmands et poltrons" ; "lâches" parce qu'ils fuient le combat, que redouble la mot "poltron", c'est la réputation que leur a faite les fables et le Roman de Renard. Les vers 31 et 32 en reprennent le motif: le bruit des armes les fait fuir. Ils suivent leurs proies "en nous risquant peu" (vers 52) et "rasant la terre / Discrets / loin derrière eux" (vers 53/54) ; "fauves" : bêtes féroces, prédateur et carnassier, le loup fait peur ; "gourmand" renvoie ici au sens ancien de "qui mange avec avidité et excès".
Les vers 53/56, en revanche, évoquent assez précisément les techniques de chasse d'une meute qui peut suivre longtemps un gibier sans l'alerter de sa présence en attendant le moment favorable.
Jusqu'au proverbe "car la faim nous chasse du bois" qu'avait déjà utilisé Villon : "Nécessité fait gens méprendre / Et faim saillir le loup du bois." (La nécessité pousse les gens à mal faire et la faim fait sortir le loup du bois), Testament XXI, éd. Jean Dufournet, GF, 1992.



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« Et les lances et les épées
Parmi les plis des étendards
Flambent entre les échappées
De lumières et de brouillards.

« Sur ce, dans ces courroux épiques
La jeune bande s'avança,
Gaie et sereine sous les piques,
Et la bataille commença.

« Ah ! ce fut une chaude affaire :
Cris confus, choc d'armes, le tout
Pendant une journée entière
Sous l'ardeur rouge d'un ciel d'août.

« Le soir. — Silence et calme. À peine
Un vague moribond tardif
Crachant sa douleur et sa haine
Dans un hoquet définitif ;

« À peine, au lointain gris, le triste
Appel d'un clairon égaré.
Le couchant d'or et d'améthyste
S'éteint et brunit par degré.

« La nuit tombe. Voici la lune !
Elle cache et montre à moitié
Sa face hypocrite comme une
Complice feignant la pitié.

« Nous autres qu'un tel souci laisse
Et laissera toujours très cois,
Nous n'avons pas cette faiblesse,
Car la faim nous chasse du bois,

« Et nous avons de quoi repaître
Cet impérial appétit,
Le champ de bataille sans maître
N'étant ni vide ni petit.

« Or, sans plus perdre en phrases vaines
Dont quelque sot serait jaloux
Cette heure de grasses aubaines,
Buvons et mangeons, nous, les Loups ! »













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