Le Bal de Sceaux, Balzac, 1830

coquillage



A propos de Balzac, ce site contient
: 1. Une lecture de L'Interdiction - 2. Une présentation de La Comédie humaine - 3. Une présentation de La Muse du département4. Extraits de La Muse du département - 5. Une présentation de La Peau de Chagrin. 6. Une présentation de La Maison du Chat-qui-pelote - 7. Une présentation de La Vendetta - 8. Une présentation de La Bourse - 9. Une biographie de l'auteur - 10. Une présentation du Curé de village - 11. La Fille aux yeux d'or -




L'édition du texte

Le récit est publié, pour la première fois, en 1830 et porte pour titre Le Bal de Sceaux ou le pair de France. Dès sa deuxième édition (1832), le titre est simplifié et devient définitivement celui que nous connaissons. La date d'écriture indiquée par le collophon de 1835 "Paris, décembre 1829" apparaît donc comme exacte et en fait l'un des textes les plus anciens de La Comédie humaine.
Lors de la publication des "Etudes de moeurs", en 1835, le texte est le premier du volume. La place qu'il occupe actuellement, la deuxième, dans la série des "scènes de la vie privée", après La Maison du Chat-qui-pelote, lui est attribuée dans l'édition de 1842. C'est aussi dans l'édition de 1842 que Balzac dédie la nouvelle à son frère Henri, de 8 ans son cadet.

Le titre : Le Bal de Sceaux

Il renvoie, d'abord, à un lieu réel : le cadre de la rencontre de l'héroïne avec celui qui lui apparaît alors comme "le prince charmant". Sceaux est une municipalité au sud de Paris et un guide de l'époque, Le Véritable conducteur parisien (Richard, 1828), la signale ainsi "Village de 1700 âmes, à deux lieues un quart [de Paris ...] Fêtes, bal tous les dimanches depuis le 1er mai jusqu'au 1er novembre, fréquenté par la meilleure société de Paris". La rotonde décrite par Balzac fut construite en l'an X de la République (1802) et pouvait accueillir deux mille danseurs. Sa réputation dure longtemps, puisque L'Illustration, en 1843, propose un reportage à son sujet qui confirme tout ce qu'en raconte Balzac dans son roman.
Mais il est aussi, par rapport à l'ensemble de la nouvelle, un lieu symbolique puisqu'il permet une mixité sociale dont la narration vante les mérites et dont elle crédite la volonté royale "Ce prince philosophe [Louis XVIII] avait pris plaisir à convertir le Vendéen [le comte de Fontaine] aux idées qu'exigeaient la marche du Dix-neuvième siècle et la rénovation de la monarchie." L'héroïne, elle-même, si imbue de sa naissance, est forcée de le constater : "Elle s'étonna de voir le plaisir habillé de percale ressembler si fort au plaisir vêtu de satin, et la bourgeoisie dansant avec autant de grâce, quelquefois mieux que ne dansait la noblesse. La plupart des toilettes étaient simples et bien portées. Ceux qui, dans cette assemblée, représentaient les suzerains du territoire, c'est-à-dire les paysans, se tenaient dans leur coin avec une incroyable politesse."




robes de bal

Toilettes de bal dans les années 1820




Le contexte historique

Bien que classé dans les "Etudes de moeurs" sous le signe des "Scènes de la vie privée", Le Bal de Sceaux est une des oeuvres de Balzac les plus inscrites dans la politique du temps. Elle raconte une aventure nouée en 1825, dont l'épilogue intervient deux ans plus tard, mais l'existence des personnages s'enracine dans la période de la Révolution, le comte de Fontaine se bat dans l'insurrection vendéenne (1793 - 1796), dont il est un des chefs, contre la République. Ce qui se passe pendant la Restauration trouve là ses racines. La période de l'histoire de France ainsi nommée, parce qu'elle réinstalle en France une royauté balayée par la révolution de 1789, s'étend de 1814 (avec un entracte de 100 jours en 1815 : retour de Napoléon puis défaite de Waterloo) à 1830. Deux rois se succèdent, Louis XVIII , de 1814 à sa mort en 1824, puis Charles X (son frère) jusqu'à ce qu'il soit détrôné par la révolution de 1830 qui le remplace par Louis-Philippe d'Orléans.
Le comte de Fontaine (père de l'héroïne) vient s'installer (avec sa nombreuse famille, six enfants) à Paris en 1815 et suit le roi, à Gand, dans son exil de 100 jours, avant de revenir avec lui à Paris et de faire ainsi la fortune de sa famille.
La pairie : cette institution existe de 1814 à 1848. Elle est instaurée par la Charte de 1814 par laquelle Louis XVIII crée un gouvernement représentatif constitué de deux chambres, celle des députés, élus par le "peuple" qui se limite à ceux qui peuvent prouver un certain degré de fortune, le suffrage est dit "censitaire", et celle des pairs nommés par le Roi. Pour être nommé, il faut appartenir à la noblesse, ou être ennobli par le Roi. Tout aspirant à la dignité de pair devait constituer un majorat, c'est-à-dire un ensemble de propriétés immoblières, inaliénables (on ne peut ni les vendre, ni les hypothéquer), à transmettre à son fils aîné. La dignité de pair est héréditaire jusqu'en 1831. C'est ce qu'a fait le père du personnage masculin (Maximilien Longueville), avec son accord et celui de sa soeur, dans l'espoir d'obtenir la pairie : "Lui et ma soeur Clara ont renoncé à la fortune de mon père, afin qu'il pût réunir sur ma tête un majorat. Mon père rêve de la pairie comme tous ceux qui votent pour le ministère." explique le frère aîné de Maximilien.
Les groupes sociaux en présence
La noblesse représentée par le comte de Fontaine (vieille noblesse poitevine), son épouse née Kergarouët, un oncle de cette dernière, le vice-amiral Kergarouët. Il est à noter que la noblesse, dans cette nouvelle, n'est représentée que par la classe d'âge des parents ; autant dire que la noblesse appartient au passé (même si les titres continuent à se distribuer au présent).
La bourgeoisie s'incarne, elle, dans la jeunesse : les deux époux des soeurs aînées de l'héroïne, les trois épouses des frères, Maximilien Longueville et sa soeur Clara. C'est la bourgeoisie proche du pouvoir et qui se trouve très vite nantie des titres qu'elle envie. Elle est par ailleurs dotée de la culture, de l'élégance et des bonnes manières qui passaient pour être l'apanage de la naissance. Les
jeunes hommes travaillent, qui dans la banque, qui dans le commerce, édifient des fortunes, vivent avec leur temps, selon les valeurs que la Révolution a mis à l'ordre du jour.








élégant ds années 1820

Elégant des années 1820

La fable

Elle raconte l'histoire d'Emilie de Fontaine, enfant gâtée (au sens précis du terme : "pourrie" par une mauvaise éducation) dont l'orgueil se confond avec la vanité, qui tombe amoureuse du parangon des jeunes gens de son temps, Maximilien Longueville, dont les qualités de coeur et d'esprit sont immédiatement balayées quand elle le découvre vendant des étoffes rue du Sentier, qui pis est, en présence de ses amies.

Les personnages

Le comte de Fontaine, père d'Emilie, est, dans sa trajectoire, le personnage le plus important du récit. C'est lui, en effet, qui permet de comprendre les transformations à l'oeuvre dans la société. Royaliste farouche, imbu des préjugés de l'ancien régime puisqu'il épouse une femme pauvre mais dont la noblesse est incontestable, il se transforme progressivement, au contact même du roi Louis XVIII, au point de "mésallier", ainsi qu'il l'aurait dit quelques années auparavant, tous ses enfants, sauf Emilie qui s'y refuse, pour leur assurer la fortune nécessaire à leur réussite sociale.
Emilie de Fontaine, 22 ans lorsqu'elle rencontre Maximilien, "La nature lui avait donné à profusion les avantages nécessaires à ce rôle de Célimène"; la référence au théâtre (rôle) et au personnage du Misanthrope de Molière, en font une coquette, vaniteuse, égoïste, et dépourvue du sens des réalités dont font preuve ses frères et soeurs. Convaincue de sa supériorité, elle regarde tous les autres (parents compris) comme des inférieurs me méritant pas même le simple respect dû à un être humain.
Maximilien Longueville, fils d'un député, dont le frère aîné est diplomate, associé à une maison de commerce de textile ("mousselines, calicots et toiles peintes en gros"), a étudié à Polytechnique (école d'Ingénieurs créée en 1794). Il est doté de toutes les qualités enviables : générosité (il abandonne son héritage, il s'occupe de sa soeur malade) ; courage, il accepte le duel provoqué par le vieil oncle, et prouve qu'il est capable de le mener à bien ; passion (il tombe malade lorsqu'Emilie rompt avec lui) ; énergie et esprit d'entreprise (il spécule avec le Brésil et construit sa fortune) ; absence de préjugés (il n' a pas honte de travailler dans une boutique), et naturellement, beauté. Il est le parfait représentant d'une élite en voie de constitution, celle d'une aristocratie de l'intelligence qui mêlerait noblesse et bourgeoisie. Stendhal, à la même époque, dans Le Rouge et le noir, montrera que rien n'est si simple et que les résistances sont fortes encore face à l'ambition de jeunes gens qui ne proviennent pas, comme Maximilien, d'une famille fortunée.
Le vice-amiral de Kergaroüet : homme de 70 ans, oncle de la mère d'Emilie, personnage haut en couleurs, esprit incisif et caustique, le seul capable de tenir tête à Emilie.



Si dans La Maison du Chat-qui-pelote Balzac avait donné le "la" de La Comédie humaine en terme d'études de moeurs, au sens privé du terme, en opposant l'artiste et la société moderne dominée par les valeurs de la bourgeoisie (sécurité, argent), mais aussi en dépeignant la situation des femmes, dans ce second récit, il brosse d'une manière rapide et cependant fort efficace, la société elle-même, c'est-à-dire l'espace public, les transformations qui sont à l'oeuvre en ce début de siècle aussi bien dans les institutions que dans la façon dont les membres de la société s'adaptent, se transforment ou non. Mais la morale de l'histoire est claire, si la noblesse n'est représentée que par des gens âgés, c'est que ses valeurs sont, de fait, condamnées à périr avec eux pour laisser place, de gré ou de force, à de nouvelles valeurs portées par la jeunesse. Leçon que répétent nombre de romans ou de nouvelles dans La Comédie humaine, dont L'Interdiction n'est pas la moindre.
De plus, cette nouvelle permet de mettre en évidence la distance qui existe toujours entre l'auteur et le narrateur. Les choix politiques de Balzac auteur, légitimiste au moins autant que la jeune Emilie, sont toujours, dans La Comédie humaine, renvoyés aux vieilles lunes par des narrateurs dont la lucidité estt rarement en défaut quant à l'évolution de la société, même si certains en sont marris.


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