De l'horrible danger de la lecture, Voltaire, 1765

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A propos de Voltaire, ce site contient
: 1. Une présentation de Candide, 1759 - 2. Une biographie de l'auteur - 3. Un extrait de l'article "homme" (Questions sur l'Encyclopédie, 1771) - 4. Un extrait de l'article "Guerre" (Dictionnaire philosophique portatif, 1774) - 5. Une illustration de Moreau le jeune pour le chapitre III de Candide - 6. Une préface de Calvino à une édition italienne, 1961, de Candide. - 7. La Princesse de Babylone (1768) -






Non seulement Voltaire invente le conte philosophique, mais il est aussi un maître du pamphlet, comme le prouve ce court texte dont on ignore la date exacte. Il a été publié en 1765 dans Les Nouveaux mélanges (pour l'essentiel, recueil de pamphlets prônant la tolérance).
Le prétexte en est un édit promulgué en Turquie, en 1757, contre l'imprimerie. (L'imprimerie avait vraiment été introduite en Turquie, en 1726, par Saïd Effendi, alors secrétaire d'ambassade et, plus tard, ambassadeur à Paris.)
En août 1765, à Paris, l'Eglise a de nouveau condamné L'Encyclopédie, Emile et Du Contrat social (Rousseau), De l'esprit (Helvétius). (Lorsque le corps du chevalier de La Barre sera brûlé, l'année suivante, en 1766, on brûlera avec lui le Dictionnaire philosophique portatif ; le bourreau gagnera 20 livres pour ce travail supplémentaire...)
Un des intérêts de cette "apologie de la lecture" est qu'elle résume l'essentiel de ce que Voltaire estime possible pour "cultiver notre jardin" : lire = apprendre, se cultiver, donc = développer l'agriculture et  l'industrie (améliorations des conditions de vie / l'allusion à L'Encyclopédie, entre autres, est évidente ici) ; connaissance de l'histoire et du passé, réflexion personnelle , religion naturelle: allusion à Emile qui contient la "profession de foi du vicaire savoyard" (progrès politique, tolérance) ; progrès de la médecine (en particulier la vaccination contre la variole, dont Voltaire est un fervent propagandiste), hygiène (améliorations des conditions de vie). L'homme peut réduire le mal sur lequel il a prise, grâce aux sciences et au recul de l'ignorance, qui entraîne le recul de la superstition, donc de la haine à l'égard d'autrui et de ses apparentes différences.





     Nous Joussouf-Chéribi, par la grâce de Dieu mouphti du Saint-Empire ottoman, lumière des lumières, élu entre les élus, à tous les fidèles qui ces présentes verront, sottise et bénédiction.

   Comme ainsi soit que Saïd Effendi, ci-devant ambassadeur de la Sublime-Porte vers un petit Etat nommé Frankrom, situé entre l'Espagne et l'Italie, a rapporté parmi nous le pernicieux usage de l'imprimerie, ayant consulté sur cette nouveauté nos vénérables frères les cadis et imans de la ville impériale de Stamboul, et surtout les fakirs connus pour leur zèle contre l'esprit, il a semblé bon à Mahomet et à nous de condamner, proscrire, anathématiser ladite infernale invention de l'imprimerie, pour les causes ci-dessous énoncées :

Vocabulaire  religieux mélangeant tous les domaines.
mouphti (muphti ou mufti) : juriconsulte
cadi : juge musulman qui remplit des fonctions civiles et religieuses.
iman : chef religieux musulman
fakir : nom donné, en Inde, à des mendiants qui se livrent souvent à des exercices ascétiques.
[Noter que ce n'est pas Dieu lui-même qu'invoque le personnage, mais un homme: Mahomet]

  1. Cette facilité de communiquer ses pensées tend évidemment à dissiper l'ignorance, qui est la gardienne et la sauvegarde des Etats bien policés.

     2. Il est à craindre que, parmi les livres apportés d'Occident, il ne s'en trouve quelques-uns sur l'agriculture et sur les moyens de perfectionner les arts mécaniques, lesquels ouvrages pourraient à la longue, ce qu'à Dieu ne plaise, réveiller le génie de nos cultivateurs et de nos manufacturiers, exciter leur industrie, augmenter leurs richesses, et leur inspirer un jour quelque élévation d'âme, quelque amour du bien public, sentiments absolument opposés à la sainte doctrine.

     3. Il arriverait à la fin que nous aurions des livres d'histoire dégagés du merveilleux qui entretient la nation dans une heureuse stupidité. On aurait dans ces livres l'imprudence de rendre justice aux bonnes et aux mauvaises actions, et de recommander l'équité et l'amour de la patrie, ce qui est visiblement contraire aux droits de notre place.

     4. Il se pourrait, dans la suite des temps, que de misérables philosophes, sous le prétexte spécieux, mais punissable, d'éclairer les hommes et de les rendre meilleurs, viendraient nous enseigner des vertus dangereuses dont le peuple ne doit jamais avoir de connaissance.

     5. Ils pourraient, en augmentant le respect qu'ils ont pour Dieu, et en imprimant scandaleusement qu'il remplit tout de sa présence, diminuer le nombre des pèlerins de la Mecque, au grand détriment du salut des âmes.

     6. Il arriverait sans doute qu'à force de lire les auteurs occidentaux qui ont traité des maladies contagieuses, et de la manière de les prévenir, nous serions assez malheureux pour nous garantir de la peste, ce qui serait un attentat énorme contre les ordres de la Providence.





















allusion à la vaccination contre la variole (qui est alors l'enjeu d'un combat).
Cf. Lettres philosophiques, lettre 11, 1734.



     A ces causes et autres, pour l'édification des fidèles et pour le bien de leurs âmes, nous leur défendons de jamais lire aucun livre, sous peine de damnation éternelle. Et, de peur que la tentation diabolique ne leur prenne de s'instruire, nous défendons aux pères et aux mères d'enseigner à lire à leurs enfants. Et, pour prévenir toute contravention à notre ordonnance, nous leur défendons expressément de penser, sous les mêmes peines; enjoignons à tous les vrais croyants de dénoncer à notre officialité‚ quiconque aurait prononcé quatre phrases liées ensemble, desquelles on pourrait inférer un sens clair et net. Ordonnons que dans toutes les conversations on ait à se servir de termes qui ne signifient rien, selon l'ancien usage de la Sublime-Porte.

     Et pour empêcher qu'il n'entre quelque pensée en contrebande dans la sacrée ville impériale, commettons spécialement le premier médecin de Sa Hautesse, né dans un marais de l'Occident septentrional; lequel médecin, ayant déjà tué quatre personnes augustes de la famille ottomane, est intéressé plus que personne à prévenir toute introduction de connaissances dans le pays; lui donnons pouvoir, par ces présentes, de faire saisir toute idée qui se présenterait par écrit, ou de bouche aux portes de la ville, et nous amener ladite idée pieds et poings liés, pour lui être infligé par nous tel châtiment qu'il nous plaira.

     Donné dans notre palais de la stupidité, le 7 de la lune de Muharem, l'an 1143 de l'hégire.











Attaque ad-hominen contre Van Swieten, premier médecin de la famille impériale autrichienne qui s'opposait à l'inoculation (vaccination contre la variole), haïssait les philosophes, en général, et Voltaire en particulier. (4 membres de la famille impériale étaient morts de la variole entre 1761 et 1763)


caricature

Le Phénix renaît de ses cendres (gravure anonyme, XVIIIe siècle), BnF, Paris
La gravure représsente la ronde des ânes autour d'un bûcher de livres dont s'envole le phénix.


On pourrait lui donner comme commentaire, la fin de la préface de Châtiments de Victor Hugo publiée presque un siècle plus tard en 1853 :

"La pensée échappe toujours à qui tente de l'étouffer. Elle se fait insaisissable à la compression ; elle se réfugie d'une forme dans une autre. Le flambeau rayonne ; si on l'éteint, si on l'engloutit dans les ténèbres, le flambeau devient une voix, et l'on ne fait pas la nuit sur la parole ; si l'on met un baillon à la bouche qui parle, la parole se change en lumière, et l'on ne baillonne pas la lumière."



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