Les Yeux d'Elsa, Louis Aragon, 1942

coquillage




Aragon, Elsa, Seghers

Aragon, Elsa Triolet, Pierre Seghers, l'éditeur installé à Villeneuve-lès-Avignons, 1942

Le recueil publié en mars 1942 par Albert Béguin dans Les Cahiers du Rhône, en Suisse, est en grande partie tributaire du temps présent, autrement dit de la Seconde guerre mondiale commencée le 1er septembre 1939.
Pour le lecteur de 1942 bien des implicites, qui échappent au lecteur contemporain, sonnaient comme des évidences. Il convient donc de le recontextualiser.

Contexte socio-politique

La Guerre. Depuis mai 1940, quand l'offensive allemande a écrasé l'armée française acculée à Dunkerque, comme dans une poche, résistant assez  (27 mai - 4 juin) pour pouvoir sauver une partie de ses troupes embarquée vers l'Angleterre avant de regagner la France, le pays est occupé.
Le 17 juin 1940, à Bordeaux, Pétain a formé un nouveau gouvernement et le 22 signé un armistice avec l'Allemagne. La France est inégalement divisée en deux par une ligne de démarcation, la zone occupée au nord, et la zone non occupée, au sud, avec pour capitale, Vichy. 
Entre temps, le 18 juin, de Gaulle, depuis Londres, lançait un appel à la résistance, devenu fameux ensuite quoique sans doute fort peu entendu hors du territoire britannique, ce jour-là. Mais un résumé de cet appel est très vite diffusé sous forme de tracts en France.
Une résistance, souvent individuelle, s'est manifestée dès le début, et fréquemment oeuvre de communistes, lesquels sont dans un porte-à-faux douloureux ; alors qu'ils sont foncièrement anti fascistes, le Parti, suivant la ligne de Moscou (le pacte germano-soviétique), leur enjoint de se tenir cois.
La situation change quand, le 22 juin 1941, l'Allemagne attaque l'URSS. Les communistes, déjà bien organisés parce qu'entrés dans la clandestinité avant tout le monde, leur parti et leurs publications ayant été interdits dès 1939, se mettent en branle.
Sur le plan intellectuel, des maisons d'éditions se déplacent en zone libre ou se créent, en particulier celle de Seghers à Villeneuve-lès-Avignons (1940, Poésie 40, 41, etc.) et celle d'Albert Béguin, Les Cahiers du Rhône, en Suisse. Mais à Paris aussi s'organisent des éditions clandestines, la plus célèbre étant les éditions de Minuit, fondées en 1941 par Vercors, pseudonyme de Jean Bruller, et Pierre de Lescure.
La vie quotidienne est difficile. Dès septembre 1940, le rationnement et les tickets sont en place. L'idéologie pétainiste, Travail, Famille, Patrie tente de s'imposer. Les femmes sont renvoyées à leur cuisine et au maternage (c'est ce régime qui invente la fête des mères). La jeunesse est placée sous haute surveillance. Les travailleurs sont privés de leurs syndicats. Le tout sur fond de "retour à la terre" et d'un folklore nauséeux que fustige Aragon dans "Ombres" (Le Crève-coeur).
En juillet 1940, la loi sur la naturalisation est revue et la commission retire leur nationalité à "15.154 réfugiés dont 6.307 Israélites" (Robert Paxton). Cela ne cessera de s'aggraver. En octobre 1940, Vichy promulgue un statut des Juifs  qui leur interdit, entre autres, l'accès à certaines professions (la banque, la publicité, la finance et l'administration) ; au printemps 1941, sur décision préfectorale, les juifs étrangers sont internés dans des camps.


En zone occupée, les arrestations se multiplient, les exécutions sommaires aussi. Et lorsque commencent les premiers attentats, ils sont suivis de l'exécution d'otages (lesquels viennent de listes obligeamment fournies à l'occupant par le ministère de l'Intérieur français), de préférence communistes, mais le tout venant sert aussi bien. L'antisémitisme se manifeste de plus en plus violemment, arrestations, puis rafles, internement dans des camps, puis à partir de 1942, déportations.

Contexte personnel

Mobilisé en 1939, Aragon participe à la bataille de Dunkerque, ses hommes et lui seront les derniers évacués et l'écrivain est décoré une fois de plus pour faits de guerre (il l'avait déjà été lors de la Grande guerre). Peu après leur retour en France à la suite leur évacuation vers l'Angleterre, Aragon et ses hommes sont cantonnés près d'Evreux, avant de se replier vers le sud, ce qui va les conduire à Ribérac, puis à Javerlhac, non loin d'Angoulème. C'est là qu'Elsa, sa compagne depuis 1928, rejoint l'écrivain en juillet, et le 31 il est démobilisé. De juillet à décembre 1940, ils vont changer plusieurs fois de résidence. En septembre ils sont à Carcassonne, ils y font la connaissance de Seghers. C'est sans doute à Carcassonne, dans l'entourage de Gaston Gallimard (Joë Bousquet, Paulhan, Julien Benda, Sadoul, Max-Pol Fouchet) que commence à se forger pour Aragon son idée d'une littérature de "contrebande". En décembre, le couple s'installe à Nice, non loin de Pierre Seghers. Pas plus pour Aragon que pour Elsa, il n'y a de choix à faire: il faut se battre et quand on est poète, le combat des mots semble tout naturel, bien que d'autres aient choisi le silence et les armes, comme René Char. Pendant la fin de l'année 1940 et la première moitié de l'année 1941, la situation pour Aragon et Elsa est celle de tous les communistes, volonté de se battre, refus de collaborer, incompréhension de la politique de Moscou. Le poète cependant ne cesse d'écrire, sa peine, sa douleur, sa révolte, et de publier.
Lorsque finalement, la position change avec l'attaque de l'URSS en juin 1941, les contacts sont renoués. Ils sont tous deux chargés de regrouper et d'organiser les intellectuels, d'où leur voyage à Paris et leur arrestation. Finalement, à Paris, les rencontres ont lieu et c'est le début de ce qui deviendra le Comité national des écrivains, CNE. Avec Jean Paulhan et Jacques Decour (arrêté et fusillé en mai 1942) ils envisagent la publication d'une revue clandestine, Les Lettres françaises. Car si en 1941, on est encore dans une période où il est loisible, malgré les attaques, de publier "officiellement", ils savent bien que cela ne va pas durer. Et en novembre 1942, en effet, l'armée allemande se déverse aussi sur la zone libre. Il ne reste plus qu'à entrer en clandestinité.
Si les premiers poèmes de la guerre ont été publiés dans Le Crève-coeur en 1941, par Gallimard, et si Les Yeux d'Elsa, quoique publié en Suisse, a encore une diffusion officielle comme le montre l'appendice des justifications de tirage, il n'en sera plus de même pour les suivants.
Sur le rôle que va jouer la poésie médiévale dans le dire du poète, Pierre Daix apporte un témoignage intéressant :




Parce que nous connaissons l’avenir, certains moments de la création artistique nous paraissent avoir été prédestinés. Qu’Aragon ait recueilli et lu entre 1937 et 1939 tout ce qu’il pouvait trouver d’une poésie française des origines qui, le plus souvent, n’avait plus été rééditée depuis le XIXe siècle, déchiffrant chansons de geste, romans courtois, poèmes lyriques des troubadours et des trouvères, voilà qui peut sembler aussi prodigieux que la rencontre de Picasso, en 1906, avec l’exposition de sculpture ibérique au Louvre. Et pourtant sa poésie de la Résistance est sortie de là, comme Les demoiselles d’Avignon des têtes de Cerro de los Santos. Tout grand artiste doit ainsi savoir se doter par anticipation de l’outillage mental qui lui sera nécessaire. La rationalité courte n’y peut rien, qui se demande comment ces vieilleries pourraient aider à dire un temps où des engins mécanisés ont décidé du sort des combats. Mais c’est une rationalité de longue haleine, celle de l’histoire d’une nation, qui est ici en jeu.

Aragon, Une vie à changer, Seuil, 1975, p. 311, réédition Flammarion, 1994






La construction du recueil

Aragon construit son recueil à partir de poèmes écrits dans diverses circonstances et à des moments différents. La série des "Nuits" est la plus ancienne qui date de l'installation à Nice, au début de l'année 1941. Elle est publiée d'abord dans le numéro de mai-juin de Poésie 41. "Richard Coeur-de-lion" a été écrit en juin 1941, alors qu'Aragon et Elsa, avec Georges Dudach, arrêtés au passage de la ligne de démarcation, sont incarcérés à Tours. Ils sont libérés le 17 juillet. Les textes réunis dans l'appendice sont plus anciens. "La Leçon de Ribérac" avait été écrit pour la revue Fontaine (Max-Pol Fouchet, Alger) et publié en juin 1941 ; Les trois autres textes ont été ajoutés sur les épreuves à la demande d'Albert Béguin, directeur des Cahiers du Rhône. "La Rime en 1940" concluait Le Crève-coeur, mais avait auparavant été publié en 1940, Aragon et Béguin en choisissent des extraits. "Sur une définition de la poésie" avait été publié dans Poésie 41, en même temps que la série des "Nuits".
Les autres textes ont été écrits dans le cours de l'année et les derniers, à peine terminés au moment de remettre l'ensemble à l'éditeur, sont le "Cantique" final et la préface, "Arma virumque cano" ("Je chante les armes et l'homme", début du premier vers de L'Enéide de Virgile) ; le titre lui-même est décidé en janvier 1942 et avec le poème liminaire qui le reprend, et le poème final "Cantique à Elsa", il donne au recueil les apparences d'une confidence amoureuse à peine perturbée par le titre de la préface conservé en latin, mais tout un chacun sait depuis Boileau que "Le latin dans les mots brave l’honnêteté", il s'agit de plus d'une citation, elle peut bien mettre la puce à l'oreille du lecteur désireux d'entendre certains mots, mais elle a toutes chances d'échapper au censeur. Plus important sans doute, dans ce contexte où les femmes sont ramenées par la politique de Vichy à leur statut de mineures, choisir de célébrer une femme, qui plus est une femme "étrangère", d'origine russe (ce que sait alors tout un chacun) c'est déjà manifester l'esprit de résistance qui anime le recueil tout entier.
Le livre sort le 15 mars 1942, à Neuchâtel. L'année suivante, il est publié à Londres, capitale provisoire de la France libre. Les Cahiers du Rhône, et les éditions Seghers le reprennent en 1945, mais seule l'édition Seghers voit "Plus belle que les larmes" dédiée "à nos frères canadiens".


première de couverture, 1942

première de couverture de l'édition de 1942


L'oeuvre publiée propose, entre sa préface et ses trois appendices, 21 poèmes dont trois sont des suites : "Les nuits", 4 poèmes ; "Les plaintes", 3 poèmes ; "Cantique à Elsa", 6 poèmes. La ligne générale du recueil va de la souffrance dans un malheur à la fois collectif (la guerre, l'occupation qui ravivent les souvenirs encore douloureux de la Grande guerre) et personnel (la séparation du poète et de l'aimée) au sursaut et à l'affirmation de l'espérance, du combat à mener, et la certitude de la victoire de l'amour et de la France qui se confondent. Ligne générale que chaque texte pour sa part redit comme il est logique dans un recueil poétique où chaque poème doit refléter l'ensemble.
Le titre peut se lire à la fois comme l'annonce d'un blason, le poète va célébrer les yeux de la femme aimée, mais aussi comme l'annonce de ce que voient ces yeux, à la fois sur le plan des réalités, misère et souffrance (ce que le poète dit en conclusion de sa préface "[...] je vois par tes yeux le monde"), et sur celui de l'avenir, la promesse d'une liberté reconquise, l'amoureuse devenant voyante.



Le recueil

Il reprend les choix du Crève-coeur pour une poésie aux apparences classiques, respect des mètres, l'alexandrin dominant malgré quelque usage de l'octosyllabe et du décasyllabe. Les strophes, les rimes, tout cela ne déconcerte pas le lecteur et cela semble bien loin des expériences surréalistes. Il n'en est pas exactement ainsi ; toutefois, ce recours à la métrique traditionnelle facilite sans aucun doute la transmission et le mémorisation. L'absence de ponctuation (qui n'est pas une nouveauté, Apollinaire l'avait généralisée en 1913 et la plupart des poètes lui ont ensuite emboîté le pas) permet du jeu dans les interpétations, de même que la puissance de l'oralité. La poésie d'Aragon est une poésie pour l'oreille, et une oreille fine. Si l'on ne se laisse pas piéger par l'apparente facilité, force est de constater que c'est une poésie d'une infinie complexité, ce qui n'ôte pourtant rien à son charme immédiat. Les poèmes des Yeux d'Elsa sont à la fois d'une familière simplicité, jusques et y compris dans le lexique, et d'une sophistication extrême, en particulier dans le complexe tissage que le poète invente à partir de toute l'histoire poétique française depuis le XIIe siècle, tissage de mots, tissage de rythmes et de rimes.



Table des matières

Pistes de lecture


Arma virumque cano
préface

Y est implicite la situation de 1942 : le pays occupé, la collaboration de ceux qui nient "science et raison", ceux qui "nous scient les pieds avec le folklore ces temps-ci", comprenons le gouvernement de Pétain prônant des valeurs réactionnaires dont, par exemple, une survalorisation de la "France éternelle", celle de la terre. Le titre cite le début du premier vers de L'Enéide (Virgile) qu'avait repris Camoëns au début des Lusiades, le lecteur est prévenu qu'il va s'agir de chanter la grandeur (et vu le contexte, cela peut paraître un paradoxe), c'est prendre tout net le contrepied du discours officiel sur les "fautes" de la France.
A travers une réflexion toute technique sur la rime et le métier de poète, il s'agit surtout d'avertir le lecteur qu'un texte peut en cacher un autre et, tout en glorifiant la tradition poétique française, rappeler qu'elle est aussi une poésie de combat et de liberté. Toutes les citations choisies, dans le texte ou en notes, le disent.
Par ailleurs rappeler que la poésie est un "métier" au sens artisanal du terme (des outils, un matériau, des techniques héritées, d'autres inventées) c'est aussi implicitement rappeler que "métier" est le doublet de "ministère" (même origine étymologique) et qu'un ministère est une mission. Contrairement à ce qu'il écrira des années plus tard, ici le poète ne chante pas "pour passer le temps".


Les yeux d'Elsa

L'événement référentiel est celui de la défaite de mai-juin 1940.
Ce poème liminaire se développe en 10 strophes d'alexandrins ; il déploie plusieurs métaphores entrelacées, celle du paysage qui mêle mer et ciel (la femme est le monde), celle de la Vierge Marie (retour du merveilleux chrétien que justifie en partie le recours, développé dans d'autres poèmes et dans le premier appendice, "La leçon de Ribérac", à la poésie médiévale du XIIe siècle, la femme est la salvation), celle du naufrage. Le dernier vers dans sa pulsation, "Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa", évoque la lumière tournante du phare pouvant guider les bateaux perdus vers la terre ferme.
En ouverture du recueil est donc proposé une manière de blason, le poète loue la beauté des yeux de l'aimée, mais ces yeux que le poète regarde, sont aussi ceux qui regardent le monde et y donnent accès, ils sont aussi la lumière qui guide vers l'avenir.


Les nuits


1. La nuit de mai




Si "Les nuits" sont explicitement rattachées aux poèmes de Musset portant ce titre pour s'en démarquer, elles puisent sans doute aussi dans Les Châtiments de Hugo qui commencent par un long poème bilan de la situation en 1852, intitulé "Nox". Cette présence hugolienne peut se noter, par ailleurs, dans bien d'autres poèmes.

"C'est mille neuf cent quarante et c'est la nuit de mai" (les combats de Dunkerque)
Le poème met en résonance le présent et le passé, celui de la guerre de 1914 (Ablain-Saint-Nazaire, Arras, Vimy). Une partie du poème est commentée dans la préface (jeu des rimes). La dernière strophe donne la référence des Nuits de Musset qui, elles aussi, sont quatre et qui commencent aussi par "La nuit de mai". Comme Musset, il s'agit de chercher dans la douleur la force d'inventer le poème, mais le lyrisme n'est plus celui des affres individuelles, mais davantage élégie pour tous les morts, et d'abord ceux qui avaient cru tuer la guerre en mourant "Qui de vous cria Non / Au bruit retrouvé du canon". Mais l'élégie est aussi une menace implicite, si tout recommence, on ne peut oublier qu'en 1918, l'Allemagne a été vaincue.


2. La nuit de Dunkerque
L'événement est plus précis encore que dans le poème précédent, il correspond aux trois jours de combat à Dunkerque, les 29, 30 et 31 mai. Aragon et ses hommes sont évacués vers Plymouth le 1er juin.
20 distiques pour "crier" (le terme est répété dix fois au coeur même du poème) son amour, "cet amour que je dis", défini à la fois par le premier distique et par la comparaison des soldats encerclés à Jean-sans-terre. C'est moins le statut de ce frère de Richard Coeur-de-lion qui compte que son nom même. Il n'y a qu'un amour et les femmes aimées se confondent avec la patrie perdue. L'utilisation du futur pour "crier", "je crierai" vaut promesse de ne jamais renoncer à l'essentiel, sans compter que si crier c'est confesser ses certitudes, c'est aussi exprimer une insupportable douleur, et c'est encore appeler à l'aide, rassembler autour de soi.


3. La nuit d'exil
Poème de la nostalgie de Paris. Opposition entre la nuit heureuse, celle de la liberté portée par les fantasmagories d'un Paris à la fois fantastique, réinventé par la mémoire (l'opéra devenant opéra de mots) et réaliste (les charrettes de légumes, le laitier, le phono mécanique) et la vraie nuit, celles des ténèbres "la nuit qui nous recouvre / La nuit qui vient du coeur et n'a pas de matin", de la guerre et de l'occupation.
Dominante colorée de cette nuit heureuse du passé, transfigurée par la mémoire, et parmi ces couleurs celles de la réalité sont le blanc (des choux fleurs, des laitiers, de "l'aube de fer blanc"), le bleu des vêtements, le rouge du sang dans les boucheries.


4. La nuit en plein midi
Nice en février 1941, le carnaval (il dure deux semaines). Le titre est surdéterminé puisque "plein midi" peut avoir aussi bien un sens géographique (Nice est dans le midi), qu'un sens temporel (le milieu du jour).
6 huitains d'alexandrins jouant chacun de trois rimes pour une évocation inverse de la précédente. Le poème apparaît comme l'amplification des deux derniers vers de "La nuit de l'exil".  Images en négatif où les noirs et blancs sont inversés. L'évocation du carnaval renvoie moins à la fête qu'à son origine, temps du monde renversé, fête morbide des fous. Univers grinçant et cacophonique.


Fêtes galantes

Le titre renvoie bien sûr à Verlaine dont un recueil publié en 1869 porte ce titre (et par là à Watteau), mais le "jeu", la comédie douce-amère des poèmes verlainiens, fait place à un carnaval proche du poème précédent, un bilan (sous forme de liste introduite par l'anaphore "On voit") sarcastique d'un monde dont a été bannie toute moralité (marlous / morveux / lascars / coïons [couillons] / demoiselles dévoyées / voyous / voyeurs) qui se clôt sur "On voit péricliter les valeurs sûres / et fuir la vie à la six-quatre-deux", la dernière expression signifiant "sans soin, sans grâce, à la hâte". La locution dans sa familiarité n'en évoque pas moins avec la succession inversée de ses chiffres une raréfaction qui glisse vers la perte, la disparition.
Le poète joue ici le rôle de Diogène avec sa lanterne : impossible de trouver un homme dans cette confusion. Ne semble rester que des cadavres "On voit sous les ponts passer des noyés".
Le poème, comme le précédent, dresse un tableau contrariant le discours officiel. On ne saurait dire avec plus de force, ni plus d'ironique violence, que tout va mal.


Les Folies-giboulées

Même atmosphère carnavalesque sinistre que dans les deux précédents. 5 huitains qui peuvent aussi se dédoubler, chacun étant constitué de deux fois trois décasyllabes et un hexasyllabe. Le thème du double lui est donc intrinsèque.
Le poème joue sur l'anaphore "Diable de temps" qui semble dans le premier huitain évoquer le carnaval, les mascarades, pour dans le deuxième renvoyer à la météo avant de s'appliquer à la réalité historique. Le poète, comme ses concitoyens, erre sans ombre, comme Peter Schlemihl, le héros de Chamisso (L'Etrange histoire de Peter Schlemihl, 1813) "Symbole ambulant de quarante-et-un", et comme pour ce personnage, il s'agit pour tous et pour chacun de ne pas "vendre son âme au diable" après avoir vendu, inconsidérément, son ombre.


Les larmes se ressemblent

Incursion du passé dans le présent, comme dans "La nuit de mai", ici février-mars 1941, la France occupée rappelle l'Allemagne occupée de 1919 (Aragon est à Sarrebrück en février-mars, il assiste aux tensions entre l'armée d'occupation et les mineurs en grève. "le ciel gris", ici anaphorique dans les deux premiers vers, se retrouvera en 1956 dans "La guerre et ce qui s'en suivit" du Roman inachevé ). Emotion d'une souffrance maintenant connue et partagée. Une manière aussi de dire que le combat n'est pas contre un peuple, mais contre une politique ("les faux prophètes").


C

19 juin 1940 (cinq jours après que les Allemands sont entrés dans Paris déclarée "ville ouverte"), reculant devant l'avance allemande, Aragon et ses hommes, cantonnés près d'Evreux, traversent la Loire aux Ponts-de-Cé, au sud d'Angers.
11 distiques sur une rime unique "cé" pour retourner la défaite en chemin vers la résistance "C'est là que tout a commencé". L'imaginaire médiéval vient apporter ses métaphores : le soldat de 1940, vaincu, devient "chevalier" soumis à des épreuves, la Loire le dénude (pensées, armes, larmes emportés par le courant), ne reste plus qu'à combattre le mal "un duc insensé" (se rappeler que "duc" vient du latin dux-ducis, chef), ailleurs et autrement ; le passage de la Loire devient promesse faite à la belle "Ô ma France, ma délaissée / J'ai traversé les ponts de Cé", autre manière de franchir le Rubicon, il n'y aura ni retour, ni accommodement, dans l'au-delà des ponts de Cé, une autre histoire commence.


L'escale

7 huitains d'alexandrins jouant sur deux rimes chacun, le dernier isolant les vers 7 et 8, référence à Maïakovski. Mais pour un lecteur français, le poème n'est pas sans entrer en résonance avec "L'escale brésilienne" de Supervielle (Débarcadères, 1922). Il se fonde sur la vieille métaphore du navire, "nous sommes embarqués" dit Pascal, et Hugo en développe longuement l'imaginaire dans de nombreux textes, pas seulement des poèmes. La navigation (avec ses passagers occupant des espaces différents, le pont et les cales, stratification qui n'est plus seulement celle des classes, "Le rêve des mutins se tordait dans les fers)" conduit surtout au rocher d'Andromède, identifiée aussitôt à la France par ses couleurs : "Blanche à qui l'acier bleu cercle les poings menus / Où saignent les rubis d'un bracelet garance" (noter que la couleur rouge a trois occurences). Une fois de plus est réitérée la promesse d'une délivrance "Car toute tyrannie en soi porte remède".


Les plaintes



1. Plainte pour le quatrième centenaire d'un amour




La plainte est à rapprocher du planh ou planctus médiéval, lui-même hérité du latin. Chant funèbre ou déploration, le planh possédait aussi une dimension critique, parfois satirique, à l'égard d'un présent dont le défunt était absent. Les trois plaintes ont pour thème commun la séparation des amants.

Le poème se construit autour d'une légende voulant qu'en 1542, Louise Labé, poètesse lyonnaise (1524-1566) ait participé au siège de Perpignan (un épisode de la neuvième guerre d'Italie, interminable conflit entre la France et l'Espagne autour de possessions italiennes) et qu'elle ait été l'amie (au sens ancien du terme) d'Olivier de Magny, autre poète, proche de Ronsard et Du Bellay. Les deux amants sont séparés par le départ d'Olivier pour Rome.
Le poème (9 huitains de décasyllabes sur trois rimes chacun) est un jeu érudit sur la poésie de la Renaissance, par l'utilisation et l'imitation des deux poètes déjà cités, mais aussi de Maurice Scève. Il entrelace les thèmes de l'amour, de la guerre et de la littérature.
Par ailleurs, il convient de se rappeler que Lyon est déjà, en 1942, un centre très actif de la résistance.
Le poème se construit pour aboutir à ses quatre derniers vers. Comme dans la sonnet, la pointe finale en est la motivation, ce qui est vrai pour l'essentiel des poèmes du recueil.



2. Plainte pour la mort de Madame Vittoria Colonna marquise de Pescaire
Cette deuxième déploration est plus brève que la précédente (6 quintils d'alexandrins) mais fondée tout autant sur une légende, l'amour-passion de Michel-Ange pour Vittoria Colonna (1490-1547).
Si le premier quintil fait entendre la voix de la morte, le deuxième commence par le regard en effraction, en quelque sorte, du poète (et du lecteur avec lui) avant de laisser s'exprimer un "je" qui est  celui du peintre (cf. vers 24-25) Et tout comme le précédent, le deuil amoureux s'achève sur deux vers qui peuvent convenir au chagrin du peintre, en 1547, mais aussi à celui du poète et de ses lecteurs, en 1942 : "Rien ne pourra calmer ce pauvre coeur vieilli / Et ni d'avoir perdu Victoire et mon pays". "Victoire" est naturellement le nom francisé de Vittoria, mais il se charge d'autres connotations dans ce contexte. De la même façon, il est à noter que Louise Labé était dotée de cheveux dorés, explicitement associés à ceux d'Elsa "Mais ses cheveux étaient roux comme vous êtes / Ô mes cheveux adorés et dorés", comme ceux de Victoire "[...] comme les fleurs légères / Que tu mêlais parfois à tes cheveux dorés". Tous les couples sont palimpestes où se dessine celui du poète et d'Elsa.


3. Plainte pour le grand descort de France
Le 23 mai, Georges Politzer (philosophe), Jacques Solomon (physicien) et Georges Dudach (il avait été l'agent de liaison entre Aragon et les premiers résistants parisiens) sont exécutés au Mont-Valérien. Le 30 mai,  c'est au tour de Jacques Decour. Les quatre hommes étaient communistes, engagés dans la résistance et des amis d'Aragon.
"Descort" est un mot d'ancien français (attesté au XIIe siècle) signifiant désaccord, discorde, et peut donc sous-entendre la partition du pays en deux zones, aussi bien que celle de ses citoyens devant choisir entre une collaboration active (ou passive) et la résistance. Mais le mot dans sa prononciation évoque aussi le "décor", autrement dit la totalité du pays.
Les 8 quintils obéissent à une construction dont la particularité est de répéter pour 5e vers, le premier hémistiche du vers 4 et de faire rimer le premier vers de chaque quintil avec le dernier du quintil précédent. Le poème y gagne en fluidité et en douceur, malgré l'évocation de la prison, de la souffrance, de la mort.
C'est un hommage que l'on dirait murmuré à ceux qui sont morts pour que vivent les autres et, à ces morts du mois de mai 1942, le poète associe ceux du mois de mai 1940, et ceux de mai 1871, les Communards fusillés au cimetière du Père Lachaise "Je n'oublierai jamais pour ses fleurs la muraille", garantissant ainsi que le promesse ne sera pas vaine. Les exécutés de mai 1942 s'ajoutant à une longue liste de combattants morts pour la justice et la liberté.


Chanson de récréance

En le publiant dans Poésie 42 (décembre 41-janvier 42) Aragon l'avait associé à "Pour un chant national" sous le surtitre de "Deux chansons de toile". La chanson de toile, ainsi nommée parce qu'elle est supposée chantée par les femmes occupées à des travaux d'aiguille, raconte le plus souvent l'attente d'une femme ou son chagrin. Le poème qui célèbre ici le printemps se rapproche aussi d'une autre forme poétique médiévale, la "reverdie" dont c'était la fonction, et dont Chrétien de Troyes, dans le début du Conte du Graal reprend les thèmes comme le rappelle le dernier vers.
Son titre, toutefois, met en garde. Le mot "recréance" désigne la lâcheté de celui qui se rend à merci, s'avoue vaincu, ou se détourne de ses devoirs de chevalier pour s'adonner à l'amour, comme Erec dans Erec et Enide (Chrétien de Troyes). Mais la chanson est ici le regret de ce qui ne peut arriver ; "Heureux couples qui vont s'aimer", le bonheur est donc pour les autres.
Pour le poète,  il n'y a de "récréance" qu'en rêve, ou dans le souvenir d'un temps passé qui peut, dans le même mouvement, devenir espérance pour l'avenir.


Richard Coeur-de-lion

"Si l'univers ressemble à la caserne / A Tours en France où nous sommes reclus" : ces deux premiers vers situent le moment d'écriture du poème. Le 23 juin 1941, Elsa, Aragon et Georges Dudach sont arrêtés en essayant de franchir clandestinement la ligne de démarcation pour rejoindre Paris. Ils sont internés à Tours et ne sont libérés que le 17 juillet.
Le poème reprend la légende colportée au XIIIe siècle, de Blondel de Nesles, poète et compagnon de Richard. Blondel aurait cherché dans tous les territoires de l'Empire germanique, la prison de Richard (arrêté en revenant de la Croisade, en 1192), et l'aurait trouvée grâce à un chant que tous deux avaient composé. La même légende raconte comment Blondel organisa l'évasion de son ami. Naturellement, tout est faux, sauf l'amitié entre Richard et Blondel. Le roi n'a été libéré qu'en 1194 contre une très lourde rançon réunie par sa mère, Aliénor d'Aquitaine, qui a mis deux ans à le faire.
Le poème glisse de l'expérience de l'emprisonnement à la fonction du poète qui est d'appeler, de dire où est le prisonnier, de préparer sa libération. Le chant est le lien qui unit tous ceux (énumération des strophes 7 et 8) qui y reconnaîtront leur propre désir.


Pour un chant national

Alain Borne (1915-1962) venait de publier dans Poésie 41, Neiges et 20 poèmes. Un de ces poèmes était dédié à Aragon. La publication en revue (Cf. "Chanson de récréance") avait amputé le titre de l'adjectif. En raison de la ressemblance sonore entre les noms, Alain Borne est comparé à Bertrand de Born, troubadour aquitain de la deuxième moitié du XIIe siècle, lui aussi proche de Richard Coeur-de-lion et dont l'oeuvre est essentiellement composée de sirventes. Ces poèmes sont définis par les écrivains du XIIIe, par exemple Raimon Vidal, comme "une satire personnelle", ce qui les inscrit déjà dans un rapport au réel, mais un autre précise que "le sirventés doit parler de faits d'armes, de louange de seigneur, de blâme ou de quelque fait récent dont on parle... Il est ainsi dénommé parce qu'il sert et se soumet au chant dont il emprunte la mélodie et les rimes. Cet emprunt n'est pas obligatoire, mais si le sirventés suit un modèle, il doit avoir le même nombre de strophes que ce modèle." (Alfred Jeanroy, La Poésie Lyrique des troubadours, 1934)
Poème "dialogué" à la fois dans sa texture : les quatrains d'octosyllabes séparés par une phrase de prose en italiques, et dans l'adjonction d'une note de commentaire qui fait intervenir un éditeur fictif situé dans un avenir lointain, parlant des "grandes invasions" en "l'an 41" (formulations équivoques qui semblent renvoyer à des temps reculés de l'histoire, les Huns par exemple au IVe siècle), affirmant avoir retrouvé "un livre du poète Alain Borne" dont le titre explique le premier et le dernier quatrain du poème. Cette note est en soi porteuse d'espoir puisqu'elle dit l'avenir en même temps qu'une louange à Alain Borne dont la poésie survivra.
La comparaison entre les deux poètes vise à inciter Alain Borne à "s'engager" : "Il faut une langue à la terre / Des lèvres aux murs aux pavés". Le poète ne peut plus s'en tenir à la célébration de fêtes intérieures, comme, certes, Bertrand de Born le faisait aussi, "Mais pourtant lorsque vint la grèle / On entendit chanter Bertrand" (noter la force que prend le pléonasme dans ce vers, dans le redoublement des deux connecteurs d'opposition).


Contre la poésie pure

dans les éditions de 1945, le poème a une épigraphe "Fonte frida, fonte frida / Fonte frida y con amor...", empruntée à un texte espagnol du XVIe siècle. Des pistes d'analyse dans l'article de Wolfgang Babilas.
Une fois de plus, le dernier quintil donne la "morale" du poème et en commente le titre, il impose de lire l'ensemble comme une manière d'apologue. La fontaine peut être entendue comme celle du Parnasse (fontaine de Castalie) dont les eaux donnaient l'inspiration poétique à ceux qui la buvaient. L'hirondelle ("aronde" du poème, Aragon choisit le vieux mot français, au lieu de celui qui est issu d'une réfection à la Renaissance), ailes noires et ventre blanc, est la métaphore du poète qui refuse d'être détourné des obligations imposées par les circonstances, celles du deuil et du combat, sans se laisser leurrer par les "aigles" (oiseau emblématique de l'Allemagne) déguisés en "rossignols".
Le poème prolonge le précédent.


Plus belle que les larmes

En octobre 1941, Drieu La Rochelle publie dans la NRF, un article violemment agressif contre Aragon et "La leçon de Ribérac", article publié par Fontaine en juin 1941. L'article est repris, quelques jours après, dans L'Emancipation nationale, journal de Doriot. Il y accusait, entre autres, Aragon de se dire patriote pour mieux tromper ses lecteurs (son  “faux- patriotisme de moscoutaire”), il le traitait de "chevalier rouge" au service du communisme. Pour mémoire : un décret-loi (Séréol) du 31 mars 1940 prévoit la peine de mort pour toute propagande communiste.
Dans l'édition Seghers de 1945, le poème est dédié "à nos frères canadiens" (hommage aux combattants ayant pris part au débarquement).
Ce long poème (32 quatrains d'alexandrins à rimes croisées) est une réponse à ces accusations dans les 6 premiers quatrains qui se terminent sur "Mais pour lui refuser le droit d'aimer la France / Il vous faudrait savoir que vous n'y pouvez rien".
Ce  poème  portait pour sa publication dans Le Curieux (13 février 1942) le titre d' "Ode à la France". Cette ode se développe à partir du 7e quatrain  dans un formidable tissage de références culturelles (explicites et implicites, dans la texture même du vers, ainsi du "Et je me souviens de Dunkerque, Messieurs" convoquant la mémoire de Ruy Blas), géographiques, guerrières et amoureuses, le "blason" de la France, d'un pays qui n'a rien à voir avec celui que prétendent représenter les collaborateurs : "Ma patrie est la faim la misère et l'amour". Ce blason est, en outre, un des poèmes où s'opère le plus visiblement l'identification du pays et de la femme aimée.


Imité de Camoëns

Camoëns (1525-1580) est le grand poète portugais du XVIe siècle. On lui doit une épopée, Les Lusiades (Os Lusíadas, 1572), des oeuvres théâtrales, des satires, et une oeuvre lyrique, dans laquelle dominent les sonnets, d'un nombre mal déterminé, dont les premiers ont été publiés en 1595. Le sonnet auquel se réfère Aragon "Que me quereis, perpétuas saudades?" (Que me veux-tu, perpétuelle nostalgie ?)  invite à méditer sur le passage du temps ; le poète en reprend ici le motif et son poème est à la fois interprétation, écho et création, certains vers étant traduits, d'autres adaptés, d'autres carrément transformés, ainsi du mot "nostalgies" (saudades) qui devient "orages" dans le premier vers.
Camoëns a donné aux Portugais une oeuvre épique les glorifiant, un modèle linguistique (à l'instar de Shakespeare pour les Anglais ou Dante pour les Italiens) et, le Romantisme en fait une figure de patriote. Toutes ces raisons jouent en même temps dans cette "imitation". Le poète de 1942 s'inscrit dans une filiation. Mais en filigrane dans cette méditation sur le passage du temps (topos poétique s'il en est) se glisse l'inquiétude relative au temps historique, pris dans sa finitude, l'homme l'est aussi dans une histoire qui lui échappe et "le contraint", comme le disait Cendrars de la beauté qu'il découvrait à travers l'écriture du Transsibérien...


Lancelot

Le choix du titre est expliqué au vers 49 "Je suis ce chevalier qu'on dit de la charrette" (cf. le roman de Chrétien de Troyes) dont le quatrain explicite ensuite le sens. Cet ensemble de 22 quatrains de rimes embrassées est marqué par la colère sous l'apparence d'une déclaration de fidélité inconditionnelle, "Et je saurai baisser le front pour obéir", du chevalier à sa Dame. Le premier vers est inoubliable "Ce siècle a sur la mort quarante-deux fenêtres".
Les dix premières strophes font le bilan d'un monde dominé par la fausseté des discours, le renversement des valeurs déjà souligné dans d'autres poèmes, le chaos, et la trahison des poètes qui persistent à parler à côté de la réalité, "la peste".
Les quatrains suivants en appellent au "chant éternel" qui vient dire la vérité de ce monde renversé ("ce monde à réméré", d'une expression empruntée au droit: celui qui a vendu le bien se réserve le droit de le racheter, autrement dit on a vendu la France au nom du peuple français, le peuple français rachètera son bien) et qui menace pour l'avenir : "Je ne pratique pas le pardon des injures / Lorsque je ne dis rien c'est que j'ai mes raisons", "Préparez les couteaux", "François, le roi François n'est pas mort à Pavie" (Pavie a été une terrible défaite en 1525, le roi y a été fait prisonnier et a dû passer un an dans les mains de Charles-Quint, mais l'histoire ne s'est pas arrêtée là). Pour mémoire, un des pseudonymes d'Aragon, dans la clandestinité, a été François la colère. Ne pas oublier que Français et François sont le même mot.


Cantique à Elsa




1. Ouverture


Le titre général de cette suite l'inscrit dans la continuité imaginaire du premier poème puisque le cantique est un chant religieux, et un chant d'action de grâce, mais il évoque aussi le "cantique des cantiques", le grand poème de l'AncienTestament attribué à Salomon, et qui est un dialogue amoureux. L'amour est une religion, la seule qui mérite que l'on la célèbre pour Aragon, et pour nombre de ses lecteurs.

Le titre du premier poème poursuit cette image musicale, symphonie ou opéra.
Célébration de la femme aimée, dans son mystère et son être autre, dans l'anniversaire du partage amoureux "treize ans c'est comme un jour c'est comme un feu de paille". Aragon et Elsa se sont rencontrés en novembre 1928.  Les deux premiers quintils s'adressent à l'aimée ("tu") qui proche, est pourtant toujours inaccessible, si bien que les quintils suivants la célèbrent à la 3e personne ("elle").
"Le magique tapis de notre isolement" renvoie bien sûr aux Mille et une nuits, puisque l'amour est sortilège, mais pour les lecteurs de l'époque il pourrait bien évoquer aussi l'un des volumes des Hommes de bonne volonté (Jules Romains) qui porte ce titre, dans lequel un des personnages, Jallez, poète et écrivain, s'enivre de la présence féminine en ce qu'elle enchante littéralement le quotidien banal de la vie et lui donne le sentiment de vivre sur un tapis magique.


2. Les belles
Les Mille et une nuits se retrouvent dans le vers qui ouvre cette deuxième section "Scharriar, Scharriar, que la hache s'arrête", il s'agit du sultan que Shéhérazade va charmer par ses contes.
Encore un thème traditionnel, celui de la perrénité poétique par-delà les accidents historiques. Les légendes, qui sont toujours des légendes amoureuses, survivent seules. Sont convoquées les muses pour faire cortège à Elsa, un nom qui "semble fait d'un battement de cil". Francesca de Rimini (Dante), Bérénice (Racine), Juliette (Shakespeare, "de Vérone sanglante il reste un seul tombeau"), Hélène (Ronsard), Laure (Pétrarque), Elvire (Lamartine), Lili (seule femme vivante, la soeur d'Elsa, maîtresse et muse de Maïakovski). Le passage en fraude ici concerne bien sûr Lili Brik, muse soviétique (Les Allemands ont attaqué l'URSS en juin 1941, et les Russes leur mènent la vie dure.)
Mais en même temps que ce traditionnel rappel de la puissance poétique à transcender le temps, le poème est l'éloge du féminin et de l'amour.


3. La constellation
Le poème enchaîne sur le précédent, comme son commentaire : "Aucun mot n'est trop grand trop fou quand c'est pour elle" (comme les mots "dulie" ou "périhélie") et la poésie en chantant la bien-aimée conservera mémoire de "ce temps misanthrope", à entendre au sens propre de siècle qui n'aime pas les êtres humains.
L'évocation du monde traverse le blason de l'aimée, si les yeux ouvraient le recueil ce sont ici les mains et la chevelure, les mains guident et rassurent, et la chevelure dorée, éclaire, à l'instar du soleil. Et comme le monde est à la nuit, elle devient "constellation". Ne pas oublier aussi que les constellations guident les marins.
A l'inverse du premier poème de la suite, celui-ci commence par "elle" et dès la strophe 2 s'adresse à la femme aimée, "tu" : "pour récolter la strophe et t'offrir ce trophée". L'amante est donc à la fois inspiratrice et dédicataire, c'est toujours pour elle que s'écrivent les poèmes.


4. Ce que dit Elsa
Après avoir loué les yeux, le mystère, les mains, la chevelure de l'aimée et souligné son rôle de guide, le poète lui donne la parole.
Le dire d'Elsa donne à la poésie les fonctions du chant : bercer, consoler, donner à espérer "Que ton poème soit l'espoir qui dit à suivre / Au bas du feuilleton sinistre de nos pas". Elle détermine aussi un auditoire, tous ceux qui ne peuvent s'accommoder du présent. Son discours met l'accent à la fois sur la simplicité et sur le double langage puisque le portrait qu'il trace doit avoir " [...] comme un ver vivant au fond du chrysanthème" (le mot "ver" étant homophonique de "vers") et l'adjectif "vivant" s'opposant à "chrysanthème", laquelle fleur à l'époque est strictement utilisée dans les cimetières, nonobstant le fait qu'il est peu de mots pour rimer avec "thème".


5. Le regard de Rancé
Le poème met en parallèle trois événements : la mort de la duchesse de Montbazon et la retraite de Rancé à la Trappe, dont Aragon emprunte les détails au récit de Chateaubriand (La Vie de Rancé, 1844), la péritonite aiguë d'Elsa à la fin du mois de juin 1937 (l'infection a failli être mortelle), et la défaite française de 1940, "Et tout un peuple avait le regard de Rancé". Il fait écho aux "Plaintes" puisqu'il prend pour thème la séparation, et qu'il se termine comme la dernière par l'évocation du "deuil que dans mon sein comme un renard je cache" (allusion à l'anecdote de l'enfant spartiate que rapporte Plutarque dans la vie de Lycurgue, 18 (1) et celle  du règne de "la hache", qui n'est pas simplement à entendre comme celui de la violence et de la brutalité mais comme métonymie de Vichy, la francisque étant le symbole que s'était choisi Pétain.


6. Elsa-Valse
Le poème est mis en page d'une manière particulière qui fait se succéder à des quintils composés de trois alexandrins, un octosyllabe et un alexandrin, des quintils en italiques, sur la même métrique (qui est celle de la totalité du "Cantique") mais dont les vers sont distribués en quatre fois trois syllabes séparées par des blancs, sauf pour l'octosyllabe, évidemment, coupé trois et cinq. Ainsi, le rythme de la valse devient-il visuel.
L'évocation de la Victoire de Samothrace dans le premier quintil place l'ensemble sous le signe de l'allégresse et d'une certaine légèreté (la valse ne fait-elle pas voler la danseuse, d'une certaine manière), c'est en effet une promesse et elle a des ailes. La répétition de "Elsa valse        et valsera" annonce un avenir de joie, et les souvenirs biographiques d'une vie avant la guerre appellent implicitement l'avenir qui inventera d'autres souvenirs.  Légèreté et joie se notent aussi dans  la reprise pour le premier vers de quatre strophes de "Puis la vie a tourné" 1. "sur ses talons de songe", 2. "sur ses talons de verre", 3. "sur ses talons de rage", 4. "sur ses talons de paille", qui ouvre de même sur l'avenir, puisque rien n'empêche la litanie de se poursuivre. Le dernier quintil énonce explicitement cet espoir "Mon amour n'a qu'un nom c'est la jeune espérance".


La Leçon de Ribérac ou L'Europe française

L'article avait été écrit pour et publié dans Fontaine (Alger) en juin 1941. La revue en proposant comme thème 'L'Europe française" répondait à une exposition nazie à Paris intitulée "La France européenne".
La démarche de la réflexion s'inscrit ici dans l'expérience vécue, à la fois sensible et lectrice. C'est Stendhal réclamant dans ses deux essais sur Racine et Shakespeare, un style qui convienne au présent, c'est le hasard qui mène Aragon à Ribérac, patrie d'Arnaut Daniel que reconnaissent pour leur maître Dante et Pétrarque, c'est la naissance de la littérature française au XIIe siècle et la diffusion européenne des figures qu'elle invente alors. La vision concrète du chaos, la souffrance et l'hébétude de la défaite s'associent à ces lectures pour fournir au poète une ligne de conduite : faire revivre cet imaginaire, rendre aux Français leur culture et leurs raisons d'orgueil. En même temps, ces poètes médiévaux inventaient un art "fermé" qu'Aragon nomme le "clus trover" (il mêle ici le sud et le nord, "clus" venant du sud pour "trobar clus", "trover" du nord qui donne trouvère), l'art poétique qui permettait, comme il le dira plus tard (La Lumière de Stendhal, 1954), de "faire naître les sentiments interdits avec les paroles autorisées."
Le texte a aussi un indéniable caractère polémique, s'avisant de célébrer la courtoisie c'est-à-dire l'importance des femmes dans un monde qui ne reconnaît que les valeurs "viriles" et donne pour modèle masculin "le guerrier", de citer, avec révérence, à plusieurs reprises, M. Gustave Cohen, médiéviste chassé de sa chaire à la Sorbonne pour cause de judaïté (c'est d'ailleurs un des aspects du texte qui irrite beaucoup Drieu la Rochelle en octobre 1941), et d'appeler à un rassemblement des poètes pour faire réentendre la voix de la France.


La Rime en 1940
(Fragments)

Le texte complet avait été publié en appendice du Crève-coeur, les extraits choisis sont accompagnés d'une note d'Aragon "Cet article [...] est nécessaire à l'entendement de la préface des Yeux d'Elsa: c'est pourquoi nous en reproduisons ici les passages essentiels [...]
Les extraits reprennent plutôt les aspects concrets et les exemples de la réflexion de 1940 que la réflexion historique et théorique : il s'agit d'ouvrir le champ des rimes à toutes les possibilités du langage, en partant des principes établis par Apollinaire qui rendait le vers à l'oralité en définissant "rime masculine" et "rime féminine" par leurs sonorités. Cette réflexion explique des rimes comme "varechs / archevêque" ou "faiblesse eurent / blessure" dans "La Nuit de Dunkerque", par exemple.


Sur une définition de la poésie

Le texte est un dialogue épistolaire à propos d'une définition de la poésie donnée par Théodore de Banville (1843-1891). Gide l'avait commentée dans le n° 3 de Poésie 41. Joë Bousquet y avait répondu, et c'est ensuite Aragon qui s'adresse à Joë Bousquet. Le dialogue entre les deux poètes porte sur la rime. Pour Bousquet la rime "apporte un peu de nuit sur la pensée, elle empêche la raison de tirer des plans." et il ajoute, en le soulignant, "Je l'appelle l'interlocuteur nocturne." Elle est un adjuvant essentiel pour permettre au poème de laisser affleurer l'être. Aragon convient qu'il a partagé cette conviction, mais qu'il n'en est plus d'accord. Il voit, à l'inverse, dans la rime la plus forte rationalité, parce qu'elle est "chaque fois résolution d'accord, découverte". Il reprend les arguments de "La Leçon de Ribérac" sur son origine française, et pose qu'elle a une histoire. Et il a cette formule qui résume sa poétique : "Pour moi, je n'aime pas qu'on écrive Chasse interdite à la poésie sur quoi que ce soit, et particulièrement sur les sentiments."



Le recueil, comme s'en aperçoit Aragon en recevant des lettres de lecteurs, a touché largement son public. Il n'est jusqu'à de Gaulle qui, sur Radio Alger, en 1943, dit une des strophes de "Plus belle que les larmes". Certains vers vont servir de signe de ralliement, par exemple "Il y a dans le vent qui vient d'Arles des songes" que nombre de lecteurs ont associé au Congrès du Parti communiste de 1937 tenu dans cette ville. C'est dire qu'en son temps, le recueil a atteint les objectifs que s'était fixés le poète : rassembler autour d'une identité nationale faite du partage d'émotions communes (chagrin, souffrance, espérance, amour), de paroles communes (les chansons populaires, les récits dont les personnages sont porteurs de valeurs essentielles, la liberté, le devoir) ceux qui refusent de s'accommoder d'une soumission au vainqueur ; donner des raisons de croire en une possible libération et du territoire et de ceux qui l'habitent dans le morcellement présent (cf. "Plus belle que les larmes qui dit dans le même mouvement le morcellement et l"unité).
Mais par-delà ces circonstances, ce recueil est d'abord et avant tout un chant poétique glorifiant l'amour et la vie, pourquoi il peut toujours être lu au présent. Mais il est aussi, bien sûr, un lieu de mémoire, bien plus vif et émouvant que n'importe quel livre d'histoire, à l'instar des Châtiments de Victor Hugo qui devait, d'une certaine manière, être aussi l'horizon d'Aragon. Réussir à inventer une parole politique et poétique, dans le même mouvement, n'est pas si simple. Mais Aragon y a réussi, sans doute pour les mêmes raisons que son prédécesseur, dans l'extraordinaire manipulation d'une rhétorique qui semble couler de source et fait oublier son existence. Leur façon de jouer des images en les mêlant au point que séparer métaphore de métonymie de périphrase, etc., sans parler des figures de construction devient une gageure ; un tissage si subtil et si fin qui n'appartient qu'à eux. Sans doute aussi parce que l'un et l'autre dans leur combat politique mettent aussi ce qu'ils ont de plus personnel, de plus secret, leurs angoisses et leurs désirs. Leur inscription dans l'histoire ne se départ pas de leur inscription dans la vie tout court. En témoigne le fait que ce recueil ouvre, dans l'oeuvre d'Aragon, la veine si riche de l'amour d'Elsa qui s'épanouira, en particulier, dans Le Fou d'Elsa, en 1963.
Bien des années plus tard, le poète confie :
"Pour moi l'amour est la seule transcription, dans les limites, dans les dimensions de la vie humaine, de l'optimisme historique... Dans l'amour chacun préfère à soi même l'autre... Tous les hommes qui ont rêvé le bonheur des hommes ont été amoureux." (entretien avec Hubert Juin, ed. Gallimard, Aragon, 1960)





A explorer
: le contexte de la naissance des résistances ; s'y trouve, en particulier, une carte du découpage en zones de la France.
A lire : pour en savoir plus, Les Années noires. Vivre sous l'occupation, Henry Rousso, Gallimard-découvertes, 1992.



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