"L'avenir est un dieu tiré par des tigres."  L'Europe de Victor Hugo

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En rapport avec Victor Hugo
, ce site contient : 1. "Dans l'ombre" (poème de L'Année terrible) - 2. Un extrait de William Shakespeare - 3. Un poème des Voix intérieures ("A Albert Dürer") - 4. Biographie du poète - 5. Une présentation des Misérables. - 6. Une présentation des Contemplations - 7. "L'amour fut de tout temps...", Toute la lyre, VII, 11 -




Ce texte est le "brouillon" d'une conférence prononcée au SESC, Vila Mariana, à Sao-Paulo, lors du Colloque "Europa em obras",   29-30 mai 2001.


    La première fois qu’une voix a prononcé ces mots: “Etats-Unis d’Europe”, elle a soulevé un tonnerre d’applaudissements. Ce jour là, le 21 août 1849, un écrivain connu ouvrait, solennellement, à Paris, le premier Congrès de la Paix. Cet écrivain se nommait Victor Hugo, et ce Congrès rassemblait des hommes de bonne volonté, venus de toute l’Europe,  Russie comprise, venus aussi des Amériques, qui rêvaient, les songe-creux !, d’en finir avec les guerres.
    La deuxième fois, cette voix, la même voix, utilisant les mêmes mots, n’a déclenché qu’un tumulte où dominaient les éclats de rire. C’était en 1851, le 17 juillet exactement, toujours à Paris, dans l’enceinte de la Chambre des députés. A la tribune, cet écrivain, qui était aussi un député, protestait de toute son énergie et de tout son talent contre un gouvernement qui prétendait réviser la Constitution française. Que disait-il ce député ? Il disait que cette révision attentait à la Constitution,  attentait à la République donc au Droit, car “La République est pour le peuple une sorte de droit naturel comme la liberté pour l’homme” ; pis encore, elle attentait à l’avenir dans la mesure où cette république française en était le fondement et d’ajouter : “ le peuple français a taillé dans le granit indestructible et posé au milieu même du vieux continent monarchique la première assise de cet immense édifice de l’avenir qui s’appellera les Etats-Unis d’Europe.” Hilarité générale ponctuée d’exclamations: “Il est fou !”, “Quelle extravagance !”, et ce mot : “poète !”, insulte  qui contient tout le mépris des politiciens s’auto-proclamant  réalistes, positifs, sérieux en un mot. Rappelant cette séance en 1869,  fameuse à bien d’autres titres puisqu’il y dénonçait la préparation d’un Coup d’Etat qui ne s’est guère fait attendre, d’ailleurs, puisque le 2 décembre de la même année Napoléon III perçait sous Louis Bonaparte, l’écrivain la commentait ainsi : “J’ai, heureusement  pour  moi,  la  réputation  d’être  bête. [...]  M.  Victor  Hugo  ne sait ce qu’il dit !  cria un membre compatissant de la majorité.” Fin du tumulte, on hausse les épaules et on passe.














Oeuvres Complètes, "Politique", éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, 1985, Actes et paroles. Avant l’exil, p. 275.
Dont acte. Ce poète-là, ce naïf, cet “enfant de choeur”  selon les termes  d’Anatole France, a passé  sa  vie à  clamer  quelques  idées tout  aussi absurdes: abolition de la peine de mort, égalité des femmes, droit des enfants et d’abord à la protection et à l’instruction, enseignement obligatoire, gratuit et laïc, droit au travail, éradication de la misère, droit d’asile, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, République universelle, liberté, égalité, fraternité ! Bref, il a fourni de quoi rire longtemps aux hommes sérieux, à tous ceux, hier comme aujourd’hui, qui font leurs ces dignes paroles d’un homme d’ordre:

               [...] liberté, droits, progrès, balivernes!
                Hier encor j’empochais une prime d’un franc;
                Et moi, je sens fort peu, j’en conviens, je suis franc,
                Les déclamations m’étant indifférentes,
                La baisse de l’honneur dans la hausse des rentes.
 






Châtiments
, VI, 11 “Le parti du crime.”

  Il aura fallu un siècle, deux guerres mondiales, l’abomination nazie, pour que la formule “Etats-unis d’Europe” soit reprise, et prise au sérieux, en 1946, par un Anglais, un homme d’Etat, lui, pas un rêveur, Churchill, pour que progressivement, difficilement, l’Europe sorte des limbes. Elle en sort, et il n’est pas sûr que nous soyons satisfaits de ses premiers pas. Pourtant, quelles que soient nos réticences, il y a une leçon dans les applaudissements de 1849 et les rires de 1851 ; entre les deux réactions, la première préparait l’avenir auquel la seconde ne comprenait rien ; l’avenir appartient de droit aux rêveurs, les hommes “positifs” ayant une certaine tendance à ne pas voir plus loin que le bout de leur nez. Peut-être cela justifie-t-il que nous passions un peu de temps à nous demander ce que voulait dire Europe pour Hugo et pour ses amis, lesquels avaient noms Kossuth, Mazzini, Garibaldi, parmi tant d’autres. Car Lacan a eu beau faire remarquer que les poètes “qui ne savent pas ce qu’ils disent, c’est bien connu, disent toujours quand même les choses avant les autres.”, il semble bien qu’aujourd’hui, comme hier, il soit fait peu de cas de ce que disent les poètes.
     Avant de se pencher sur le rêve, il n’est pas mauvais de connaître mieux le rêveur. Car l'idée de l'Europe est le résultat d'un contexte et d'une histoire à la fois personnelle et collective.    






Le Séminaire, livre II. Le moi dans la théorie de Freud et dans la techniques de la psychanalyse
, Seuil, 1978.



L'écrivain

Que savons-nous donc de cet écrivain, député de 1851?  Victor-Marie, Comte Hugo, comme se plaisait à le nommer Péguy (un de ses lecteurs les plus attentifs), quoique le poète se soit fort peu servi de ce titre, peut, à bon droit, apparaître comme l’homme de son siècle. D’abord parce qu’il accompagne chacun de ses pas et semble se modifier, “grandir” dira-t-il plus tard dans un des beaux poèmes bilans des Contemplations, au même rythme que lui. Né en 1802, ses premiers vers le font connaître dès 1817, bien avant la publication  des Odes en 1822; il ne cessera plus d’écrire, de parler, d’intervenir sur la scène publique. d’abord (et toujours) en tant qu’écrivain, puis au titre de pair de France, comme député élu en juin 1848, comme opposant irréductible d’une dictature, de nouveau député en 1871, avant de démissionner et de devenir, quelques années plus tard, en 1876, sénateur, ce qu’il restera jusqu’à sa mort, en 1885.


Cf. “Ecrit en 1846” , Contemplations, II, V-3. Le poème est en fait écrit en 1854, mais si Hugo le date de 1846, c'est que cette année-là marque un tournant pour l’homme qui vient de commencer la rédaction des “Misères”, premières pages de ce que l’exil fera le grand roman des Misérables.
Sa démission du mandat de député, en 1871, un mois après son élection,  offre  quelque  intérêt  pour  le  sujet  qui  nous  occupe.  Elle a des raisons multiples et s’inscrit dans une stratégie, au sens où Hugo a vite compris que cette chambre monarchique est un piège et que sa voix portera mieux à l’extérieur, mais il va donner à cette démission le caractère d’une démonstration: il annonce sa décision, spectaculairement, à la tribune, en plein débat, au milieu d’un tumulte, parce que la majorité (400 députés monarchistes) l’empêche de parler pour défendre l’élection de Garibaldi. Ce jour-là, d’une certaine manière, Hugo fait acte d’européen. Garibaldi est venu lutter avec les Français contre la Prusse, Garibaldi a été élu député à Alger et dans trois autres départements d’ailleurs, ce que la Chambre refuse d’entériner; un député de droite, le général Ducrot, réclamant une enquête, conclut son intervention par ces mots : “On pourra examiner alors si le général Garibaldi est venu payer une dette de reconnaissance à la France, ou s’il n’est pas venu plutôt, pour défendre sa République universelle.” En quoi il avait raison, mais ce qui lui paraissait une confusion intolérable, relevait pour Hugo (et Garibaldi) de la synonymie. Hugo s’en expliquait ainsi, quelques mois auparavant, par rapport à Cernuschi (à qui Paris doit un de ses plus beaux musées orientalistes) dans une lettre à un homme politique parisien, Gustave Chaudey, auquel il écrivait  le 22 novembre 1870 : “C’est un très-noble et très-généreux esprit. Il comprend qu’en ce moment où la grande civilisation latine est menacée, les Italiens doivent être Français. De même que demain, si Rome courait les dangers que court aujourd’hui Paris, les Français devraient être Italiens.”






Oeuvres Complètes
, "Politique", op. cit., p. 746

  Hugo quitte une Chambre qui ne veut pas de Garibaldi, et de bien d’autres mesures essentielles à ses yeux, pour continuer son combat ailleurs. Et sa présence tutélaire perdurera, même après sa mort. Sacré poète officiel de l’Education nationale par les hommes de la troisième République, son oeuvre a alimenté et vivifié le sentiment républicain, en a diffusé les valeurs pendant de longues années. Les Français ont appris à l’être dans des rythmes et des sonorités inoubliables qui étaient les siennes.  Le revers de la médaille, car il y en a un,  c’est qu’à être trop connu, le poète en est devenu méconnu. Le nom a empli les mémoires, mais l’oeuvre elle-même s’y est atrophiée, peu à peu,  réduite à  quelques poèmes, toujours les mêmes, à des titres (d'oeuvres souvent non lues) , à des noms de personnages, à des linéaments dont on fait, hélas, de bien mauvais scénarios. On ne lit pas vraiment Hugo, Aragon l’affirmait en 1952, et il n’avait pas tort, car ce n’est pas le lire que de réduire une oeuvre monumentale à une dizaine de poèmes et à un (ou deux) romans, aussi admirables soient-ils. N’y voyons pas un accident. Ne pas le lire permet d’oublier plus aisément que ce poète, ce dramaturge, ce romancier fut aussi un politique dont le projet ne se bornait pas à installer une république, fût-elle la République française. Politique ? Certes. Non seulement parce qu’il a accepté des responsabilités de politicien, non seulement parce qu’il a été le propagandiste  le  plus  fervent  et  le plus  brillant  de la  République,  mais  surtout parce qu’il a toujours pensé, bien avant de s’être imprégné de convictions républicaines, que le monde est ce que  nous  le faisons ; que  nulle force,  nulle  puissance,  ne  dépasse  les  hommes,  hormis Dieu puisque, par principe hugolien, Dieu est le nom donné par l’homme à sa  finitude, et Hugo n’en connaît qu’une: la mort.
    Hugo  est  de  ces  écrivains  qui non seulement ont tout dit avant les autres, mais l’ont dit infiniment mieux. Si la troisième république l’a honoré comme "père de la République", elle a aussi volontiers élagué, dans cette oeuvre, ce qui la rendait irrécupérable. Hugo, poète nationaliste, c’est vrai, mais c’est largement insuffisant. Militant conscient, soucieux d’être compris de tous, Hugo  n’avait pourtant  guère laissé  d’instertices pour l’interprétation. Susceptible, comme n’importe qui, d’être censuré, mais peu propice au détournement. Desnos, encore un poète, le rappellera sans ménagements à Vichy et à l’occupant nazi :

                Ces gens de peu d’esprit et de faible culture
                Ont besoin d’alibis dans leur sale aventure.
                Ils ont dit : “le bonhomme est mort. Il est dompté.”

                Oui, le bonhomme est mort. Mais par-devant notaire
                Il a bien précisé quel legs il voulait faire :
                Le notaire a nom France, et le legs : Liberté.
   



















Robert Desnos, Destinée arbitraire, éd. Gallimard, coll. poésie. “Le legs”, p. 223, poème écrit en 43-44, en réponse à l’enrôlement de Hugo  par les nazis confondant ses éloges de l’Allemagne  avec l’exaltation potentielle du IIIe Reich. 
 On ne pouvait pas se passer de Hugo, il avait tout fait pour cela, mais on pouvait, en l’installant dans la gloire, éviter les curiosités dangereuses. La gloire est une gardienne bien plus sûre que l’obscurité, puisqu’elle n’incite pas à la méfiance.  Pourquoi donc Hugo inquiétait-il ? Pour la raison qui faisait dire à Lamartine que Les Misérables étaient une mauvaise action. Et quelle mauvaise action ? Victor Hugo y donnait “des espoirs au peuple !” Le fait est qu’on ne peut trouver pire.
 
Et Lamartine était de son bord. Brunetière, à son tour, tiendra Châtiments pour une mauvaise action. Hugo fait aussi peur à droite que dans une certaine gauche.
   Acceptons cette définition, aucune ne lui conviendrait mieux. Hugo est l’homme de l’espoir. Il croit en l’Homme comme d’autres croient en Dieu, et il lui arrive plus souvent qu’à son tour de les confondre l’un avec l’autre. C’est cette foi qui fonde toute son activité littéraire aussi bien que politique, là encore la confusion est patente et il faut être aveugle pour ne pas voir que chaque oeuvre littéraire est une pierre de l’édifice politique au même titre que les discours, les proclamations et les actes. Ecrire La Légende des siècles dédiée à la France ou intervenir de tout son poids pour empêcher une exécution capitale, où que ce soit et pour quelque motif que ce soit; publier Quatre vingt treize ou reprendre indéfiniment la parole, dans les journaux comme au Sénat, pendant dix ans, pour défendre l’amnistie des Communards, c’est tout un. Organiser hebdomadairement un dîner des enfants pauvres et en propager l’exemple ou écrire “Melancholia”: “Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?” c’est tout un. Tonner contre l’ennemi allemand et demander de la charpie à distribuer égalitairement entre blessés prussiens et blessés français, ou inventer une musique de Beethoven, en pleine guerre franco-prussienne, pour chanter “Patria”  (lui qui disait “défense de déposer de la musique aux pieds de mes vers!”) c’est tout un. Et bien sûr, parler quand tous se taisent. Parler pour Cuba, pour la Crète, pour la Serbie, pour la Pologne. Qu’est-ce donc que cet homme, ce plus grand poète français, hélas! selon le mot de Gide, ce fou qui se prenait pour Victor Hugo selon Cocteau ?




Pour l’édition française de Châtiments, en 1870. La musique n’était pas de Beethoven, mais l’important est que tout le monde y a cru parce que le poète s’était donné la peine d’expliquer ce choix, son choix, comme une démonstration de fraternité.

Les premières années du XIXe : "je suis le fils de mon siècle".


Hugo est le fils de son temps d’abord. Ce qui n’est pas peu de choses. Se former dans les années vingt du XIXe siècle, c’est se trouver nanti, bon gré, mal gré, d’un héritage particulièrement lourd quand on est Français. Il faut vivre dans un monde étriqué et immobile, dominé par des vieillards, la Restauration, avec dans la mémoire toute proche le souvenirs de temps où tout semblait possible, actif, brillant et jeune.  D’autres, de Musset à Stendhal,  raconteront le “mal du siècle” qui  afflige  ces  jeunes-gens. Hugo  fait là  ses  premières armes de poète et de romancier, plus ou moins empêtré dans la contre-révolution et la religiosité ambiante. Il y glane, à droite et à gauche, de quoi alimenter sa propre réflexion. Une chose est sûre, il est convaincu, dès qu’il plonge une plume dans un encrier, comme la plupart de ses contemporains, que les intellectuels (le mot n’existe pas encore, mais la fonction se dessine dont les  philosophes du XVIIIe siècle, et Voltaire en particulier, ont été les précurseurs) ont un rôle à jouer dans la société.  Parce que poète, il est peut-être plus sensible que d’autres à l’opinion, aux courants des idées qui passent, et l’opinion, elle, est bien certaine d’une chose, c’est que la Révolution est irréversible, la preuve c’est que, elle, l’opinion, elle existe et qu’elle existera de plus en plus, ayant trouvé sa voix : la presse. Et qu’il n’y  aura pas de retour en arrière. Les quelques libertés conquises, elle n’a pas l’intention de s’en dessaisir. Hugo n’est en cela pas différent des hommes de son époque qui ont fait de la liberté leur  valeur suprême. Elle l’est dans sa vie, et Hugo est jaloux de son indépendance; elle l’est dans sa conception de l’art. La Préface de Cromwell en est le manifeste et la bataille d’Hernani une prise de pouvoir, l’art sera libre ou ne sera pas. Ce qui avait commencé dans les rangs de la contre-révolution, explose avec le fameux gilet rose de Gautier qui devient rouge dans tous les comptes-rendus: les romantiques sont coude à coude avec les libéraux dont l’aile gauche est constituée de Républicains.
     Mais ce n’est pas tout. Dans une société profondément altérée par la succession rapide des événements qui l’ont conduite de 1789 à 1815, dans une société qui prétend revenir sur ces vingt cinq années alors que ses institutions ont fait eau de toutes parts et qu’elle n’a pas d’autre choix que de faire avec, la bourgeoisie n’a pas l’intention de se laisser dérober ses acquis. Le XIXe siècle français en devient un tourbillon: l’émeute y couve à chaque carrefour parisien, et régulièrement l’émeute se fait révolution. Univers instable, monde mouvant en constantes mutations, techniques, économiques, sociales, qui se heurte à l’immobilisme de gouvernements plus timorés et répressifs les uns que les autres. Il est vrai que 200.000 électeurs y décident du présent et de l’avenir de plus de 30 millions de personnes. Et chose qui sans doute compte, une grande partie de la bourgeoisie, dont les intellectuels (les “capacités” dit-on à l’époque, autrement dit tous ceux qui sont nantis d’un diplôme) ne fait pas partie des électeurs. En compensation, ils occupent tout le champ de la parole : universités, librairie, presse. S’ils veulent exister, il leur faut changer ce monde. Et ils s’y emploient. Ils s’y emploient si bien qu’ils finiront par réussir. Chemin faisant, ils fabriquent de l’idéologie. Leurs maîtres mots : liberté, droits, progrès. Toutes ces balivernes dont se gaussent les hommes positifs. Mais vingt cinq ans d’histoire ont conféré un certain poids à ces balivernes, sans compter quelques répondants, Rousseau, Voltaire, mais aussi et surtout, dans cette première moitié du siècle, Condorcet. Un petit livre du mathématicien philosophe est alors un succès de librairie: L’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain ; l’auteur y dresse une manière de panorama historique brossé à grands traits, puisque dans son esprit, il ne s’agissait  que du plan d’un livre futur, destiné à prouver la justesse de sa thèse : l’homme développe sa raison, sa maîtrise de la matière à travers le temps, contre et quelquefois à travers, voire grâce à, tout  ce  qui  semble  exactement  son contraire. S’il est vrai que les hommes vivent des situations difficiles, globalement,  l’humanité  marche vers le mieux. Cette progression est irrésistible et si elle peut être entravée, elle ne peut-être arrêtée,  puisqu’elle est la conséquence des progrès de l’esprit humain. Les hommes accumulent des connaissances quoi qu’il arrive et ces connaissances finissent toujours par se traduire en améliorations. La thèse était d’autant plus hardie qu’écrite en pleine Terreur, à un moment où nombreux étaient ceux qui doutaient de ce perfectionnement humain. Condorcet lui-même fut victime de ces temps difficiles où la passion l’emportait sur la raison. Pour Hugo, comme pour ses contemporains, cette thèse est devenue une certitude. Elle se retrouve constamment dans son oeuvre,  et deux vers de "Lux" en feront la synthèse, en 1853:  “Le progrès, ténébreuse abeille, / Fait du bonheur avec nos maux.” L’homme est perfectible et partant le monde l’est aussi. Que les penseurs libéraux les plus à gauche y aient toujours adhéré ne surprendra personne, ayant été, pour la plupart d’entre eux, élèves des Idéologues, liés à Condorcet.  L’homme est sa propre finalité. Plus surprenant est le fait que cette vision du monde ait aussi été adoptée par des royalistes catholiques qui lui ont donné un garant de poids, Dieu en personne. Non seulement l’humanité progresse vers le mieux et vers le bonheur, mais ce faisant elle accomplit la volonté divine. Dieu a voulu la Révolution française, Terreur et exécution du roi comprises, et  lui obéir consiste à la continuer.  C’est cette idéologie que certains, à l’époque déjà, qualifient avec le haussement d’épaules et le sourire narquois de rigueur face à de douces divagations : humanitarisme.  Les  seuls qui ne sourient guère sont les catholiques ultra-montains, et le pape qui n’aime pas trop qu’on lui rappelle “ce vagabond qu’on nomme Jésus-Christ.”
Les Feuilles d'automne , 1831, XL.





























écrit en 1793 alors que Condorcet est entré dans la clandestinté après avoir été décrété d’arrestation en juillet, le livre ne sera publié qu’après la mort du philosophe, en 1795, aux frais de la Convention et avec un succès que les premières années du XIXe siècle ne démentiront pas.


Châtiments," Lux" 1.

L'humanitarisme

  Ainsi, le parcours politique de Hugo, jeune royaliste dans les années vingt qui va lentement, progressivement, devenir  républicain, transformation que le poète estime accomplie  en 1849, pour se définir définitivement comme républicain et socialiste, ainsi qu’il l’affirme au Congrès de la paix en 1869, parce que c’est la même chose, baigne dès le départ et tout au long de son parcours, dans une idéologie pour laquelle “l’homme est la mesure  de toute chose”. Certes, il y a des nuances dans toutes ces interprétations de l’histoire, s’appuyant ou non sur les  Evangiles, et Ballanche n’est pas Lamennais, ni Leroux, encore  moins  Michelet ou  Hugo. Mais tous ont la même certitude, l’humanité progresse vers le mieux, à la fois mieux être matériel garanti par les sciences et les techniques, et mieux être moral où la fraternité deviendra le milieu naturel des hommes: plus de haine, plus de guerres, respect, entraide et amour entre les hommes d’une même nation, puis entre les nations. De là, le pas était minuscule à franchir qui consisterait à transfuser Dieu tout entier dans l’humanité, figure sublimée de l’Homme, voire à s’en passer complètement. Hugo oscillera toute sa vie entre la foi en un Dieu transcendant et l’identification totale de Dieu à l’humanité.



“A côté de la liberté qui implique la propriété, il y a l’égalité qui implique le droit au travail, formule superbe de 1848 ! et il y a la fraternité, qui implique la solidarité.
Donc République et Socialisme, c’est un.” Oeuvres Complètes, "Politique", op. cit., p. 626.
Sans entrer dans le détail d’une pensée qui est d’autant plus complexe que chacun l’accomode à sa propre sensibilité et que l’humanitarisme de Comte n’est pas celui de Fourier encore moins celui de Marx, on reconnaîtra là une pensée qui a alimenté sous des formes diverses tout le XIXe siècle, et une grande partie du XXe. Hugo en est très profondément imprégné. L’histoire a un sens, d’abord au niveau d’une orientation, elle va du chaos vers le paradis, pour utilisr des métaphores religieuses, du désordre à l’ordre, de la dispersion à l’union. C’est moins une question de nécessité qu’une question de logique “naturelle”. L’humanité, comme l’individu, cherche sa satisfaction, elle vise au bonheur. Et elle ne peut le faire que parce qu’elle est libre. Comme la liberté, ainsi que la République, est une et indivisible, elle est ou elle n’est pas, l’Homme ne peut, par définition, être soumis à aucune puissance supérieure. Ni destin, ni fatalité (hormis la mort, c’est-à-dire sa finitude, ce qui est une autre histoire). Inutile de chercher des forces qui le dépassent, que l’on les nomme  marché, histoire,  nature, etc. L’Homme est  le “faiseur” de la nature en la dominant, en l’adaptant à ses besoins, il est le “faiseur” de l’histoire, au sens où l’explicitait Michelet en 1831: “Avec le monde a commencé une guerre qui doit finir avec le monde, et pas avant ; celle de l’homme contre la nature, de l’esprit contre la matière, de la liberté contre la fatalité. L’histoire n’est pas autre chose que le récit de cette interminable lutte.” pour le bien comme pour le mal, en conséquence, toutes les autres “forces” ne sont jamais que ce qu’il les fait. Libre, l’Homme est volonté, choix,  projets: “Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent” proclame le 1er vers d’un des poèmes les plus fameux de Châtiments. L’homme, tel que le conçoit Hugo, n'est pas loin d'être "existentialiste", voire sartrien avant la lettre, il est d’abord et avant tout une liberté. Reste que l’Homme s’incarne dans des hommes. La fragilité est là. L’Homme, l’humanité, est l’idéal. Les hommes sont le réel, le concret, le quotidien, composés d’esprit et de matière, sujets donc à trahir, à pervertir l’humanité en eux. Le double avantage de l’humanitarisme, c’est qu’il justifie d’une part toutes les transformations; le présent n’est pas immuable, il est toujours une étape qui peut (et donc doit) être améliorée, en l’homme et hors de l’homme; et que d’autre part, le temps devient une arme. Ces  penseurs,  poètes,  historiens  sont des  hommes qui  vivent  en permanence dans l'avenir, en fonction de cet avenir.







Michelet, Introduction à l’histoire universelle, cité par Paul Bénichou in Le Temps des prophètes, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque des idées, 1977, p. 506.


Châtiments, IV, 9. Le poème a été écrit en 1848.

Le poids de la mortalité

Hugo ajoute à cette conviction, un sentiment aigu de la finitude. La condition humaine se définit pour lui d’abord par sa fragilité. Il y a du Pascal chez Hugo. L’identité des hommes, l’égalité profonde qu’il y a entre eux, c’est qu’ils sont tous des condamnés à mort en sursis :  “La mort c’est la grande fraternité.” 
Actes et paroles, pendant l’exil, in Oeuvres complètes, "Politique", op. cit., p. 469. "Eloge funèbre de Félix Bony, 27 septembre 1854".
Lorsqu’il écrit, par exemple, à Lord Palmerston, alors premier ministre britannique (nous sommes en 1854), pour protester contre l’exécution d’un condamné à mort, c’est en ces termes que, lui, le proscrit, s’adresse à cette puissance : “Je suis de la cendre, vous êtes de la poussière. D’atome à atome, on peut se parler. On peut d’un néant à l’autre se dire ses vérités.”  et c’est pour lui rappeler brutalement qu’il n’est pas différent de ce criminel qu’il a fait exécuter et que l’ombre le guette lui aussi.  Contre la mort, face à elle, tous les hommes sont égaux, c’est-à-dire impuissants. De cette égalité essentielle, il conclut à l’absurdité des hiérarchisations sociales. Si la fin d’une vie est la tombe, tout désir de puissance est absurde, de quoi servent accumulation de richesses, de pouvoirs, puisque la mort en dépouillera leurs possesseurs,  “Et la garde qui veille aux barrières du Louvre / N’en défend point nos rois” écrivait Malherbe à Monsieur Du Perrier. Nus, nous venons au monde, et nus, nous en repartons.
Id., p. 462 “ A Lord Palmerston, 11 février 1854.
Hugo utilise volontiers la métaphore du voyage en variations sur le “nous sommes embarqués” de Pascal, ainsi par exemple du double vaisseau marin de “Pleine mer” ou aérien de “Plein ciel” (La Légende des siècles, première série), ainsi de la conclusion de “Le droit et la loi”: “Que les grands aient pitié des petits, et que les petits fassent grâce aux grands. Quand donc comprendra-t-on que nous sommes sur le même navire, et que le naufrage est indivisible ?  cette mer  qui nous  menace est assez grande pour tous; il y a de l’abîme pour vous comme pour moi. je l'ai déjà dit ailleurs,et je le répète. Sauver les autres, c'est se sauver soi-même." Tout ce qui accélère l'inévitable victoire de la mort : guerres civiles, guerres étrangères, haines, conflits de tous ordres, est une trahison du seul bien que les hommes détiennent: leur vie et la terre, qui sont une seule et même chose. Le bon sens voudrait que chacun en jouisse du mieux possible pour le temps (indéterminé) qui lui est imparti. Qu’est-ce qui empêche de le faire ? L’absence de conscience; le fait que l’homme est aussi un animal, et que se dégager de l’animalité (la lutte de la liberté et de la fatalité, disait Michelet) ne va pas sans combats.


préface à Actes et paroles, avant l’exil, 1875,  inOeuvres complètes, "Politique", op. cit., p. 85.
L’engagement politique de Hugo, comme celui de ses amis, est donc d’abord et avant tout un humanisme, ce qui devrait être un pléonasme et qui pourtant, aujourd’hui, demande explication. Qu’est-ce en effet que la politique?  une manière d'être et de faire, d'être un citoyen,  un savoir-faire. Elle vise à produire, construire quelque chose, en l’occurence la "polis", la Cité, autrement dit la société. Enjeu formidable et essentiel : faire vivre ensemble les hommes. Si bien que par définition,  ou la politique est humaniste ou elle usurpe ce nom. Technique, art, savoir-faire, comme toutes les autres techniques, elle a pour objectif la production d’un “objet” fonctionnel, adapté à son usage. Or, une société dams laquelle des hommes sont opprimés par d’autres n’est pas fonctionnelle puisqu’en exacerbant les tensions, elle fomente les haines et prépare les révolutions qui sont de terribles débiteurs. Il n’est donc pour les hommes qu’une seule organisation sociale satisfaisante : la République. Parce que seul ce système politique est plus qu’un système, parce qu’il est un ensemble de valeurs “humaines” que résument les trois mots des Jacobins : liberté, égalité, fraternité.
    Ajoutez à cela quelques expériences personnelles qui confortent cette idéologie. Fils d’un officier d’Empire, Hugo enfant a vécu en Italie, puis en Espagne, à l’heure où l’Espagne s’insurgeait contre le joug napoléonien et menait une guerilla farouche. Hugo y a appris une leçon dont il ne prendra conscience que progressivement, mais peut-être, pour cela même, une leçon inoubliable : la liberté ne s’impose pas, elle se conquiert. Avec pour complément que si les peuples ne savent pas toujours ce qu’ils veulent, ils savent très exactement ce qu’ils ne veulent pas.

 Alors, l'Europe ?

Mêlons tout cela, et le résultat fait un ensemble de convictions qui dessine un avenir. Le point de départ est toujours l’homme, l’individu qu’il faut commencer par transformer pour le muer en citoyen. Le but, c’est la constitution de la République universelle, c’est-à-dire l’extension à la terre entière du mot d’ordre républicain:  liberté, égalité, fraternité. Temps futurs où l’Humanité sera rendue à elle-même dans chaque homme, lorsque le “Le globe sera la maison de l’homme et [que] rien ne sera perdu.”   Aussi, le premier travail de la politique est-il de muer des rassemblements humains en nations. Le “je” doit devenir un “nous”, ce qu’il ne peut faire qu’en se dotant d’une identité et d’une identité forte. Ce “nous”  collectif, la linguistique nous le rappelle, se construit de la somme des “je” si bien que “nous” n’existe que du rassemblement des individus, qui est en même temps assemblée des consciences. Il est donc tout le contraire du lieu de dissolution des responsabilités individuelles, il en est, à l’inverse, l’exaltation. La collectivité hugolienne n’a d’existence que, lorsqu’en son sein, chacun de ses membres en a assumé pleinement les enjeux en s’engageant à les maintenir seul contre tous, le cas échéant: “Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là!” est le premier et le dernier mot ("Ultima Verba", dit le poème) de l’engagement républicain.





“Paris” , introduction du Paris-Guide, 1867, inOeuvres complètes, "Politique", op. cit., p. 5.



Cf. Châtiments, 1853.
  Aux yeux de Hugo, comme à ceux de bien de ses contemporains, la première responsabilité des hommes du XIXe siècle consistait à constituer des nations fortes et libres, sur le modèle de ce que la France avait fait avec la Révolution. Raison pour laquelle (et non comme on le comprend trop souvent par nationalisme étroit), la France apparaît porteuse du flambeau et Paris comme son symbole. Le poète s’y est employé, en tant que Français, et nul plus que lui, sans doute, dans l’histoire de notre littérature, ne s’est autant appliqué à nous faire “Français” , mais nul plus que lui non plus n’a éprouvé autant de plaisir à louer les nations soeurs et à déployer à grands renforts d’allégories toutes les qualités qu’il admirait dans les autres peuples.C’est indéniablement lui qui a tissé les plus beaux éloges de l’Angleterre, de l’Allemagne et de tant d’autres. Mais il s’y est employé aussi en tant que citoyen, en se donnant en modèle (au sens d’exemple): 19 ans d’exil sous le Second Empire. Ayant fui la France après avoir résisté au Coup d’Etat, dans la mesure où il avait été possible de le faire, inscrit sur la liste des expulsés de janvier 1852, il a pendant ces dix-neuf années refusé toute compromission avec le régime, exalté l’opposition nationale et internationale. A Puebla, au Mexique, en 1863, les Mexicains diffusaient aux soldats français des extraits de Napoléon-Le-Petit, en soulignant, à juste titre, que la vraie France était avec eux, ce que Hugo se hâta de leur confirmer avec bonheur :  “Combattez, luttez, soyez terribles. Et si vous croyez mon nom bon à quelque chose, servez-vous en.”  Il avait dit “Quand la liberté rentrera, je rentrerai” et il est arrivé à Paris, le 5 septembre 1870, le lendemain de la proclamation simultanée de la déchéance de l’Empire et de l’instauration de la République. Et c’était une liberté bien en danger. Mais Hugo était l’homme des combats.









Oeuvres Complètes, "Politique", éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, 1985, Actes et paroles. pendant l’exil, p. 558.
La deuxième étape, pour laquelle nous, hommes du XXe siècle, étions sommés de travailler, devait consister à rassembler les nations en regroupements plus vastes, à  fédérer les continents pour qu’ensuite, dans la dernière étape,  ces derniers s’associent entre eux : “Il y aura au XXe siècle une nation extraordinaire. Cette nation sera grande, ce qui ne l’empêchera pas d’être libre. Elle sera illustre, riche, pensante, pacifique, cordiale au reste de l’humanité. Elle aura la gravité douce d’une aînée. [...] Cette nation [...] s’appellera  l’Europe. / Elle s’appellera l’Europe au vingtième siècle, et, aux siècles suivants, plus transfigurée encore, elle s’appellera l’Humanité.” Que cette progression fût possible, l’histoire de la France était là pour le prouver : “Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes nations du continent, sans perdre vos qualités distinctives et vos glorieuses individualités, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l’Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France.”

Oeuvres complètes, "Politique", op. cit., pp. 3-6, premier chapitre de “Paris”, introduction au Paris-Guide, conçu pour l’Exposition universelle de 1867.

Id.,  p. 301, "discours d’ouverture au Congrès de la paix, 21 août 1849".
Dans cette Europe future où chaque pays sera d’abord devenu une république, où chaque territoire, grand ou petit, aura retrouvé sa liberté et donc le droit de choisir son présent autant que son avenir, ce n’est pas la concurrence qui règnera mais l’émulation. Si l’image du bateau rend compte de l’humanité, c’est l’image du banquet qui figure et, pourrait-on dire, préfigure l’Europe. Elle ressemblerait à ces banquets dans lesquels les proscrits, toutes nationalités confondues, exaltaient leurs ressemblances et leurs différences. Hugo ne s’est jamais lassé du travail allégorique dans lequel il donnait corps à ces nations : l’Angleterre, la Suisse qui, souvent, sert de modèle parce qu’elle est République, la seule en Europe dans les années 50, et parce qu’elle est un modèle de tolérance aussi bien linguistique que religieuse,  petits et grands pays en termes de territoires ayant à ses yeux toujours de grandes âmes. Ainsi conclut-il, en 1852,  son discours au banquet célébrant l’anniversaire de l’insurrection polonaise de novembre 1830 : “Quand les tyrans ont scellé sur un peuple la pierre du tombeau, qu’est-ce qu’ils ont fait ? Ils croient avoir enfermé une nation dans la tombe, ils y ont enfermé une idée. Or la tombe ne fait rien à qui ne meurt pas, et l’idée est immortelle. Citoyens, un peuple n’est pas une chair; un peuple est une pensée ! Qu’est-ce que la Pologne ? C’est l’indépendance. Qu’est-ce que l’Allemagne ? c’est la vertu. Qu’est-ce que la Hongrie ? c’est l’héroïsme. Qu’est-ce que l’Italie ? c’est la gloire. Qu’est-ce que la France ? c’est la liberté.” 







Ibid
., p. 431 (29 novembre 1852)
Parce que les peuples sont des idées, comme les nations, les génies, ceux qui transmettent les idées à travers le temps et pas seulement à travers l’espace, en sont les mandataires naturels. Penseurs, poètes, hommes de science, ils ne travaillent ni pour eux, ni pour leur patrie, ils travaillent pour l’humanité. Dante, Shakespeare, Beccaria, Fulton, Volta réalisent cette humanité rêvée. Leurs pensées, leurs découvertes, qu’ils explorent l’âme humaine ou les mystères de la nature, appartiennent de droit à l’ensemble des hommes. Comme toutes les oeuvres d’art appartiennent à l’humanité. Oui, Hugo avait aussi inventé  la notion de  patrimoine de l’humanité. En voulez-vous une preuve, lisez la lettre écrite au capitaine Butler au sujet de l’expédition de Chine en 1861:  ‘Il y avait dans un coin du monde, une merveille du monde; cette merveille s’appelait le Palais d’Eté. [...] Cette merveille a disparu. [...] J’espère qu’un jour viendra où la France délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée.
 En attendant, il y a un vol et deux voleurs, je le constate.
 Telle est, monsieur, la quantité d’approbation que je donne à l’expédition de Chine.”
 Inutile d’ajouter que cette dette court toujours.





Ibid
.,  p. 527-28.
Mais la Chine n’est pas l’Europe. C’est vrai. Pourtant cette lettre, où il est aussi question des vols commis par l’Angleterre au détriment de la Grèce, permet de saisir une des idées importantes de cette fraternité. L’Europe est une assomption, ce n’est pas une dissolution. Chaque nation doit y conserver son originalité, ses différences, il s’agit bien d’un banquet où chacun des convives sera d’autant mieux venu qu’il pourra apporter aux autres de quoi enrichir la communauté, étant entendu que l’enrichissement est d’abord moral, mais qu’il sera aussi  matériel, l’Europe ayant, entre autres fonctions, celle de protéger, aider, les nations moins favorisées (par la nature, par l’histoire) grâce à celles qui le sont davantage. La libre circulation des marchandises, des hommes, des idées par l’annulation des frontières qui sont des barrières fictices ne peut qu’améliorer le sort de tous, à une condition, essentielle, qu’elle ne devienne pas une obligation de circuler. Supprimer les frontières ne peut avoir pour corrolaire l’exode. 

L’Europe dont rêvait Hugo était celle de la fraternité entre les hommes, celle dont donnait l’exemple poètes et hommes de science dans leurs continuels échanges, enrichissement sans appauvrissement ; pas celle de la circulation du capital, pour lequel les hommes ne sont que des pièces interchangeables et ayant un coût qu’il faut ramener au plus bas. Une Europe des vases communicants où le trop plein de l’un pouvait compenser le vide de l’autre ; où les plus petits, les plus fragiles, comme la Crète en 1868, la Serbie en 1876, ne seraient pas à la merci du premier prédateur venu ; une Europe dans laquelle des gouvernements ineptes ne jetteraient pas les uns contre  les  autres des  hommes, partant des peuples, qui  ont, de fait, les mêmes intérêts : vivre en paix le peu de temps qu'ils ont à vivre. car, le premier cauchemar que ferait disparaître la constitution de l’Europe serait celui de la guerre. Eradiquant la guerre du vieux continent, elle aurait, de plus, cet autre avantage : servir de modèle au reste du monde, comme la Révolution française avait servi de modèle à l’Europe dans la revendication des nationalités.
celle qui pouvait apporter une solution à l'état de démembrement et d'oppression que rapportent la préface des Feuillesd'automne et son dernier poème (1831)

Ce n’est pas tout à fait ce que nous pouvons vivre aujourd’hui. Mais comme Hugo était un optimiste de la meilleure race, il nous dirait, aujourd’hui encore, “n’importe! le premier pas est fait. Vous en gagnerez d’autres.” Il écrivait en conclusion de son terrible article en appelant de la conscience humaine contre le martyre serbe :  “L’avenir est un dieu tiré par des tigres.”
Aujourd’hui les tigres semblent bel et bien dévorer le monde, mais ici ou là, dans les Chiapas et à Mexico, à Porto Alegre et dans cent autres endroits du Brésil, à Seattle ou à Washington, on entrevoit la lumière. L’Europe se fera, gageons qu’elle n’aura pas tout à fait le visage que certains voudraient lui donner. Et après ? Après, tous les espoirs sont permis. Souvenons-nous que les poètes disent toujours tout avant les autres, et Hugo disait : “La fin des nations, c’est l’unité, comme la fin des racines c’est l’arbre, [...]”



op. cit
., p. 422.
 
 L’Europe est une belle idée, mais la République universelle en est une plus belle encore.



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