Les Contemplations, Victor Hugo, 1856

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A propos d'Hugo ce site contient
: 1. Une biographie de l'auteur - 2. Une présentation des Misérables - 3. Un extrait de William Shakespeare - 4. "A Albert Dürer", poème des Voix intérieures - 5. "Dans l'ombre", poème de L'Année terrible - 6. Un article sur la vision de l'Europe du poète. - 7. "L'amour fut de tout temps...", Toute la lyre, VII, 11 - 8. Lire Le Dernier jour d'un condamné -







Hugo, 1853

Victor Hugo, 1853. Photographie de Charles Hugo

Le contexte de la composition :

recueil de poèmes composé de 158 textes précédés d'une préface de l'auteur, le livre est publié simultanément à Bruxelles et à Paris, en avril 1856 avec un tirage de 3000 exemplaires.  Hugo est alors en exil, installé depuis la fin de 1855 à Guernesey (où il loue la maison, Hauteville-house, qu'il achètera peu après) après avoir été contraint de quitter Bruxelles (la Belgique ne voulant pas déplaire au nouveau maître de la France, en passe de devenir Napoléon III, en hébergeant un exilé aussi turbulent), et après avoir été expulsé de Jersey (novembre 1855) où il s'était établi en août 1852, pour avoir signé une pétition défendant des républicains français accusés de manque de respect à l'égard de la couronne britannique.
Hugo n'avait pas publié de "poésie pure", comme il définit Les Contemplations au cours de leur préparation, depuis 1840, date de publication des Rayons et les ombres.
Entre 1840 et 1856, il a été fort occupé, il est vrai, et de plus en plus, par ses engagements politiques.

Un temps de deuils

Mais par ailleurs, sa vie privée a été bouleversée par la mort, le 4 septembre 1843, de sa fille aînée, Léopoldine (20 ans, mariée depuis six mois), noyée dans la Seine, au large de Villequier avec son jeune mari, Charles Vacquerie, et leurs deux compagnons de navigation. En 1846, c'est la fille de Juliette Drouet (la maîtresse de Hugo depuis 1833), Claire Pradier, qui meurt de maladie, tout aussi jeune, et à laquelle Hugo était aussi attaché qu'à ses propres enfants. L'écrivain ne parviendra jamais tout à fait à se consoler de ce double chagrin.
D'autres deuils vont le marquer encore, en particulier pendant les années où s'élabore le recueil, entre 1853 et 1855.



Un temps de luttes

Aux lendemains de la révolution de février 1848, Hugo devient député et, après avoir fait campagne pour l'élection à la présidence de Louis Bonaparte, neveu de Napoléon Ier (contre Cavaignac), s'opposera de plus en plus à lui, en particulier lorsqu'il prétend réformer la Constitution pour rester à la tête de l'Etat. N'y étant pas parvenu, il organise le coup d'Etat du 2 décembre 1851. Hugo sera de ceux qui tentent d'y résister, dans la rue, sans succès. Il quitte Paris sous un faux nom, aidé par Juliette Drouet, et se réfugie à Bruxelles. En y arrivant, il se met aussitôt au travail pour rédiger un ouvrage à la fois historique et politique : "le crime du deux décembre" qui deviendra d'une part Napoléon le Petit (imprimé à Londres par Hetzel, son éditeur, et publié à Bruxelles en août 1852) et Histoire d'un crime, qui ne sera publié qu'en 1877 parce qu'Hugo estimera alors que ce rappel est urgent dans la jeune république, troisième du nom, où se répètent les mêmes conflits qui font craindre les mêmes glissements dans la dictature, qu'au cours de la deuxième si peu durable (1848-1851).
En 1852, en arrivant à Jersey, Hugo s'installe dans une maison louée, Marine-Terrace, et fait savoir à Hetzel qu'il peut "avoir un volume de vers, Les Contemplations, prêt dans deux mois.", puis se ravise dans une lettre, toujours à Hetzel, datée du 7 septembre 1852 :




J'ai pensé — et autour de moi c'est l'avis unanime, — qu'il m'était impossible de publier en ce moment un volume de poésie pure ; cela ferait l'effet d'un désarmement, et je suis plus armé et combattant que jamais.
Les Contemplations, en conséquence, se composeront de deux volumes : premier volume : Autrefois, poésie pure. Deuxième volume : Aujourd'hui, flagellation de tous ces drôles et du drôle* en chef. [...]

* un drôle : mot péjoratif désignant un coquin, un bandit méprisable et de peu d'envergure. Il s'agit de Napoléon III et de tous ceux qui l'appuient.



La deuxième partie finira par prendre le pas sur l'ensemble, sous un premier titre : "Les Vengeresses", qui se transforme en Châtiments, titre sous lequel elle sera publiée en 1853.
Mais la division en deux parties (Autrefois / Aujourd'hui) est conservée pour le recueil suivant, Les Contemplations, tel que nous le connaissons.
Le recueil est publié conjointement à Bruxelles et à Paris. Le jour de sa mise en vente, le 23 avril 1856, les 3000 exemplaires sont épuisés dans la journée.




caricature de Daumier, 1849

Honoré Daumier,(1808-1879) « Les représentants représentés », Le Charivari, n° 201, 20 juillet 1849.
Hugo, debout sur ses oeuvres, avec un front disproportionné qui est sa marque, dans toutes les caricatures, affiche sun air buté témoignant de sa détermination de député.




Léopoldine, dessin de Hugo

Léopoldine, dessin de Hugo, 1864 (dans le portrait, sont inscrits les mots "fracta juventus")


La structure du recueil.

La bipartition temporelle, opposant un "autrefois" à un "aujourd'hui", pensée dès l'origine, est conservée. Les deux volumes sont divisés chacun en trois parties, titrées, mais se succédant de 1 à 6, ce qui ménage la continuité dans ce qui se donnait, à première vue, comme opposé.


Les Contemplations
préface
Autrefois (1830-1843)
Aujourd'hui (1843-1855)
Livre premier
Aurore
Livre deuxième
L'âme en fleur
Livre troisième
Les luttes et les rêves
Livre quatrième
Pauca Meae
Livre cinquième
En marche
Livre sixième
Au bord de l'infini
poème liminaire non titré + 29 poèmes
28 poèmes
30 poèmes
17 poèmes
26 poèmes
26 poèmes + un poème conclusif "A celle qui est restée en France"



Un très léger déséquilibre se note dans la distribution des pièces (89 poèmes dans la première partie contre 70 dans la seconde) compensé par la masse des vers plus importante dans la seconde partie que dans la première ; les poèmes, sont en effet, plus longs, en particulier dans le livre 6. Les divers projets de Hugo, comme ses lettres, montrent son hésitation quant aux titres des diverses parties. Le choix final, en accord avec la préface, dessine une trajectoire biographique "l'existence humaine sortant de l'énigme du berceau et aboutissant à l'énigme du cercueil" que peut prendre en charge tout lecteur, y compris la souffrance du deuil qui creuse le quatrième livre triplement, par son titre latin qui l'isole des autres, par la raréfaction des poèmes et surtout par le vide qui suit la date du 4 septembre 1843, séparant le 2e et le 3e poème, le 2e intitulé " 15 février 1843" (deux quatrains où le père donne sa fille à son futur époux "Va mon enfant béni, d'une famille à l'autre") et le 3e intitulé "Trois ans après".
Trajectoire biographique, et non autobiographique, au sens où l'intérêt des poèmes n'est pas dans leur dimension anecdotique, même si elle existe (c'est "l'histoire d'une âme"), mais dans la résonnance que le poète a voulu leur donner : "quand je vous parle de moi, je vous parle de vous".
Ce recueil  que le poète appelait sa "pyramide" est un tombeau élevé à la mémoire de Léopoldine (dont le nom, par ailleurs, n'y est jamais inscrit), non seulement dans les 17 poèmes de "Pauca meae", mais aussi parce que son souvenir irrigue de nombreux autres poèmes, dans "Aurore" en particulier, mais encore parce que le premier poème "A ma fille" (I,1,1) et le dernier, hors texte, "A celle qui est restée en France" encadrent l'ensemble et lui donnent sa tonalité dominante, imprégnant à la fois les poèmes les plus heureux d'une certaine mélancolie mais aussi les poèmes les plus sombres sinon d'espoir, du moins d'une auréole lumineuse, par la quête continue et profonde d'un sens à trouver (à inventer ?) à la souffrance.


Les dimensions du recueil

La dimension biographique :
le parcours du recueil la dessine qui va de l' "aurore", métaphore si banale qu'elle en est presque un cliché, poèmes chantant le bonheur de vivre, la jeunesse, à la vieillesse qui dépose tout homme "au bord de l'infini", le laissant face à sa prochaine disparition, tentant de trouver des réponses à l'angoisse qui l'envahit nécessairement alors. Mais elle s'inscrit aussi dans la datation et la localisation de chaque poème. Ces dates sont le plus souvent fictives, correspondant non point à un moment précis de la rédaction mais au contexte dans lequel il faut inscrire la lecture du poème. Ainsi tous les poèmes d' "Autrefois" sont-ils censés avoir été écrits avant 1843, ce qui est loin d'être le cas. On peut noter que dans "Aurore" dominent les mois heureux, d'avril à août, comme dans "L'âme en fleurs" dont le thème dominant est le sentiment amoureux, la date est gommée au profit d'un uniforme "18.." comme si l'évocation du bonheur amoureux devait se propager dans un temps indéterminé, ne pouvait être assigné à un moment précis de l'existence, parce que la leçon qui en doit être retenue se lit, comme l'inscrit le dernier poème de cette section, dans "Aimons ! c'est tout." Tous les livres déploient le thème majeur du recueil, l'amour, sous toutes ses formes, de l'amour passion à la charité en passant par l'amitié et l'amour paternel, sans négliger l'amour comme vitalité à l'oeuvre dans toute la nature, y compris les espaces intersidéraux.
Parmi ces poèmes d'une vie qui croît, se développe, se transforme, on retiendra les poèmes consacrés aux enfants, à la famille, au souvenir de la disparue, aux enfants du poète, les deux garçons (Charles et François Victor) et les deux filles (Léopoldine et Adèle, par ex. le délicieux "Mes deux filles", I, 1,3), mais aussi à sa propre jeunesse ('A propos d'Horace", I, 1, 13 ou  "Aux Feuillantines", II, 5, 10).
Sa fille Adèle notait dans son Journal, à la suite d'une discussion de son père avec Auguste Vacquerie qui déconseillait l'insertion d'un poème dans le recueil : "Mon père résiste, ce poème est nécessaire à la figure qu'il veut donner aux Contemplations, d'abord des choses légères, joyeuses, lumineuses, je [Adèle transcrit directement les paroles de son père] mettrai vous savez ces vers sur cette petite fille, puis de la critique, puis de la moquerie, puis de la gaieté, le livre s'assombrira, je mettrai la mort de ma fille, puis l'exil, puis je sortirai du monde et j'entrerai dans la vie extra-humaine, le livre commencera par l'enfantillage et s'élargira jusqu'à Dieu." On reconnaît dans ce résumé, les six livres entre lesquels se répartissent les poèmes.
La dimension poétique :
Les poèmes, dans leur écriture même, mais aussi plus directement, pour certains, dans leur contenu, développent une poétique. Les plus célèbres "Réponse à un acte d'accusation" et "Suite" (I,1, 7 et 8) reviennent sur la révolution romantique avec beaucoup d'humour et sur la liberté alors donnée au vers, tant au niveau du vocabulaire que de la versification elle-même, mais "A André Chénier" (I,1,5), comme bien d'autres, prône un "naturel" que le poète va puiser dans la vie quotidienne, dans la nature qui l'entoure sous ses aspects les plus modestes (la marguerite, les moineaux, le ciel, un ruisseau...), dans la certitude que tragique et comique ne sont jamais loin l'un de l'autre, et que la grandeur de Dante se mêle nécessairement au "rire énorme" de Rabelais. Le lyrisme de Hugo peut être grandiose (cf. la 2e section de "Magnitudo parvi", I, 3, 30) mais il joue tout aussi bien de l'ironie (comme dans "Vieille chanson du jeune temps", I, 1, 19) qui peut aller jusqu'au sarcasme ("Quelques mots à un autre", I, 1, 26). Mais sur les cordes de sa lyre, il trouve aussi la grâce qui peut aller jusqu'à la préciosité, comme "Vere novo", I,1, 12, ou ce qu'il nommait déjà la "corde d'airain", dans le dernier poème des Feuilles d'automne, 1831, pour dénoncer et fustiger les injustices, ainsi dans "Melancholia", I, 3, 2.
Les textes affirment aussi les admirations hugoliennes qui sont autant de sources d'inspiration, aussi bien Dante ("Ecrit sur un exemplaire de la 'Divina Commedia' ", I, 3, 1) que Shakespeare ("Le poète", I,3, 28), aussi bien la Bible ("Ecoutez, je suis Jean...", II, 6, 4) que les grands noms de la littérature gréco-latine, de Homère à Virgile. Ces admirations confirment un ethos poétique, celui d'une poésie qui est parole de tout ce qui est sans voix (la nature comme les malheureux), qui vise à l'expression de la vérité, à la réflexion, à la méditation sur le condition humaine pour en explorer toutes les dimensions: des plus sensibles (exploration du monde extérieur, nature mais aussi société humaine,  et du monde intérieur des sentiments) aux plus spirituels.
La dimension philosophique :
L'élargissement que voulait Hugo pour son recueil s'y retrouve tout du long et pas seulement dans le sixième livre, "Au bord de l'infini". Car ce qui permet à Hugo d'affirmer, dès les deux premiers poèmes, le poème liminaire, sans titre, "Un jour, je vis debout..." et "A ma fille" qui ouvre "Aurore", que l'homme est "navire" dominé par la vague, le vent, l'astre mais en même temps capable de naviguer (jusqu'à l'inévitable naufrage dont parlait déjà Chateaubriand dans Les Mémoires d'Outre-tombe, publiées en 1848) et que sa boussole est toujours l'amour, au sens le plus large,  "Ne rien haïr, mon enfant ; tout aimer / Ou tout plaindre", c'est d'avoir "mesuré" l'infini et de s'y être mesuré. Hugo lecteur de Pascal ? aussi, même si sa réponse "au silence effrayant" n'est jamais celle d'une religion.
Si Les Contemplations transmettent de manière plus forte, plus insistante, une vision du monde qui veut que tout soit vivant, d'une vie débordant largement les hommes dans leur précarité et leur fugitive existence, ce n'est pas exactement une nouveauté chez Hugo et bien d'autres textes antérieurs pourraient en témoigner. Les années d'exil vont confirmer et approfondir ce qui relevait de l'intuition personnelle (lire par exemple, la fin du Dernier jour d'un condamné, 1829, sur les hommes prisonniers de leur animalité) tout autant, par ailleurs, que d'une idéologie assez largement partagée par les Romantiques. Ce n'est pas non plus que les interrogations de Hugo cessent, les hommes ne peuvent cesser de s'interroger, c'est leur lot, mais la certitude s'enracine de plus en plus, chez lui, ou la conviction, que l'homme est une étape dans un voyage extrêmement long qui fait passer l'apparent inanimé (la pierre, le roc) à l'animé ; qui hisse progressivement l'esprit hors de la matière pour lui faire rejoindre l'Etre, et il trouve dans la métempsycose des Indiens (ou des Pythagoriciens chez les Grecs) des images rendant sensibles ces idées. Et pour guider l'homme dans cette route ardue, des "Mages", II, 6, 23 (les grands esprits) apparaissent d'étapes en étapes.  Hugo a donné au vieux lieu commun ("métaphore essentielle" dit Borges) de l'homme voyageur, homo viator, d'étonnantes et spectaculaires variations dans lesquelles la mort est perçue comme une étape, même si pour les humains, c'est une étape qui reste effrayante.
S'il est un poète pour lequel la formule de "poésie cosmique" a un sens, c'est bien pour lui, il suffit pour s'en convaincre de lire "A la fenêtre pendant la nuit", II,6,9.





A lire
: Les Contemplations (en pratiquant la technique du butinage, un poème de temps à autre ; en lisant à voix haute pour savourer les jeux de sonorités et ressentir le rythme des vers) disponible sur Wikisource.
A feuilleter : le manuscrit de Hugo à la Bibliothèque nationale (BnF)
A voir : un extrait d'un film de Rohmer tourné pour la télévision scolaire et présentant Jersey.



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