"A Albert Dürer", Les Voix intérieures, Victor Hugo, 1837

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Dans Les Voix intérieures, 1837, le dixième poème porte un titre dédicace adressé au peintre, dessinateur, graveur des débuts de la Renaissance, (1471 / 1528) : Hugo y évoque la forêt et ses mystères. Il salue, à la fin de la première strophe, le peintre (Allbert Dure, francisation du Albrecht Dürer allemand) comme son maître et Dürer renvoyait tous les créateurs à l'étude de la nature, idée que partage Hugo comme tous les romantiques.
La voix intérieure du poète prend en charge toutes les voix du monde et la forêt du poète unit dans son syncrétisme le monde païen (faune, sylvain, Pan, dryade) et le monde chrétien (Dieu).
Par ailleurs, Hugo donnera ce poème, en 1855 (alors qu'il est en exil) pour un livre élaboré en hommage à un personnage assez curieux, Claude-François Denecourt (1788-1875), ancien soldat de l'Empire, installé dans la forêt de Fontainebleau qu'il entretient de son propre chef et balise à l'intention des visiteurs avant d'écrire des guides pour en faciliter la visite. Il rend ainsi célèbres les rochers de la forêt comme ses chênes centenaires qui sont, peut-être, ceux qu'évoque Hugo dans son dernier vers.







Durer,

Albert Dürer, Saint Eustache, 1501, Musée Condé, Chantilly.
La forêt monte vers le château dans une gradation qui, associée aux animaux, malgré le premier plan de l'homme agenouillé et du cheval, semble dominer le monde.

Dans les vieilles forêts où la sève à grands flots
Court du fût noir de l'aulne au tronc blanc des bouleaux,
Bien des fois, n'est-ce pas ? à travers la clairière,
Pâle, effaré, n'osant regarder en arrière,
Tu t'es hâté, tremblant et d'un pas convulsif,
Ô mon maître Albert Dure, ô vieux peintre pensif !

On devine, devant tes tableaux qu'on vénère,
Que dans les noirs taillis ton œil visionnaire
Voyait distinctement, par l'ombre recouverts,
Le faune aux doigts palmés, le sylvain aux yeux verts,
Pan, qui revêt de fleurs l'antre où tu te recueilles,
Et l'antique dryade aux mains pleines de feuilles.

Une forêt pour toi, c'est un monde hideux.
Le songe et le réel s'y mêlent tous les deux.
Là se penchent rêveurs les vieux pins, les grands ormes
Dont les rameaux tordus font cent coudes difformes,
Et dans ce groupe sombre agité par le vent,
Rien n'est tout à fait mort ni tout à fait vivant.
Le cresson boit ; l'eau court ; les frênes sur les pentes,
Sous la broussaille horrible et les ronces grimpantes,
Contractent lentement leurs pieds noueux et noirs ;
Les fleurs au cou de cygne ont les lacs pour miroirs ;
Et sur vous qui passez et l'avez réveillée,
Mainte chimère étrange à la gorge écaillée,
D'un arbre entre ses doigts serrant les larges nœuds,
Du fond d'un antre obscur fixe un œil lumineux.
Ô végétation ! esprit ! matière ! force !
Couverte de peau rude ou de vivante écorce !

Aux bois, ainsi que toi, je n'ai jamais erré,
Maître, sans qu'en mon cœur l'horreur ait pénétré,
Sans voir tressaillir l'herbe, et, par le vent bercées,
Pendre à tous les rameaux de confuses pensées.
Dieu seul, ce grand témoin des faits mystérieux,
Dieu seul le sait, souvent, en de sauvages lieux,
J'ai senti, moi qu'échauffe une secrète flamme,
Comme moi palpiter et vivre avec une âme,
Et rire, et se parler dans l'ombre à demi-voix,
Les chênes monstrueux qui remplissent les bois.

20 avril 1837







Doré, La Belle au bois dormant



Gustave Doré, La Belle au bois dormant : le prince découvrant le château enchanté.

La forêt est devenue envahissante, le château apparaît dans le lointain, rendu inatteignable par la trouée de lumière qui le sépare des observateurs, mais dans la lumière un escalier monte vers le château. La chasse du Prince est à l'arrêt comme les chiens de Saint Eustache.

A découvrir : Pour en savoir plus sur Dürer, aller sur le site de la BNF et pour voir certaines de ses oeuvres sur artchive.com


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