"Dans l'ombre", L'Année terrible, Victor Hugo, 1872

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Dans ce recueil, composé d'un prologue et d'un épilogue encadrant 12 livres qui ont, chacun, pour titre une date (août 70 à Juillet 71), Hugo se penche à la fois sur la guerre franco-prussienne et la Commune de Paris, événements tragiques dans lesquels il lit la conséquence des vingt ans de tyrannie du second Empire.
La métaphore du peuple-océan est très ancienne chez lui, elle remonte à ses premiers textes poétiques, notamment dans Les Chants du crépuscule, 1835. Elle est commune à tous les Romantiques et, à la fin du siècle, elle est presque un cliché.
"Dans l'ombre" est le dernier poème du recueil et il est surtitré "Epilogue". Dans ce dialogue entre "le vieux monde" défini dans les vers qui commencent par "Les vieilles lois" et finissent sur "fatalités", et le flot (qui représente le peuple), Hugo tente de transmettre son optimisme : malgré les défaites, les souffrances, les reculs, il croit (ou espère) que le peuple prendra un jour le pouvoir, que la montée du flot commencée en 1789 s'achèvera quand un monde neuf pourra enfin exister. En quoi il n'est pas très éloigné de Clémenceau qui disait à la même époque à peu près : "je voudrais vivre très vieux pour voir enfin le vraie République." (la citation est faite de mémoire, mais l'idée est celle-là).



DANS L'OMBRE

                    LE VIEUX MONDE

        O flot, c'est bien. Descends maintenant. Il le faut.
        Jamais ton flux encor n'était monté si haut.
        Mais pourquoi donc es-tu si sombre et si farouche ?
        Pourquoi ton gouffre a-t-il un cri comme une bouche ?
        Pourquoi cette pluie âpre, et cette ombre, et ces bruits,
        Et ce vent noir soufflant dans le clairon des nuits ?
        Ta vague monte avec la rumeur d'un prodige !
        C'est ici ta limite. Arrête-toi, te dis-je.
       Les vieilles lois, les vieux obstacles, les vieux freins,
        Ignorance, misère et néant, souterrains
        Où meurt le fol espoir, bagnes profonds de l'âme,
        L'ancienne autorité de l'homme sur la femme,
        Le grand banquet, muré pour les déshérités,
       Les superstitions et les fatalités,
        N'y touche pas, va-t'en ! ce sont les choses saintes.
        Redescends, et tais-toi ! j'ai construit ces enceintes
        Autour du genre humain et j'ai bâti ces tours.
        Mais tu rugis toujours ! mais tu montes toujours !
       Tout s'en va pêle-mêle à ton choc frénétique.
        Voici le vieux missel, voici le code antique.
        L'échafaud dans un pli de ta vague a passé.
        Ne touche pas au roi ! ciel ! il est renversé.
        Et ces hommes sacrés ! je les vois disparaître.
        Arrête ! c'est le juge. Arrête ! c'est le prêtre.
        Dieu t'a dit : Ne va pas plus loin, ô flot amer !
        Mais quoi ! tu m'engloutis ! au secours, Dieu ! la mer
        Désobéit ! la mer envahit mon refuge !

LE FLOT

        Tu me crois la marée et je suis le déluge.




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