Le Meneur de loups, Alexandre Dumas, 1857

coquillage







portrait par Gustave Le Gray

Photographie Gustave Le Gray (1820-1884)
Alexandre Dumas en vêtement russe, 1859.

Rédaction et publication

     En 1857, Alexandre Dumas a 55 ans et une carrière bien assise tant dans la création romanesque que dramatique. Il vit à Paris où il est revenu, après presque trois ans d'exil à Bruxelles, pour tenter déchapper à ses créanciers (153 recensés nous apprend Daniel Zimmermann dans Le Grand livre de Dumas, 1997). Habiter Paris ne l'empêchant pas d'ailleurs de voyager beaucoup, pour le plaisir ou pour le travail, ce qui est souvent la même chose pour lui.
Né à Villers-Côtterêts, où il a grandi, l'écrivain y revient régulièrement, en particulier pour y faire l'ouverture de la chasse. Dumas aime chasser.
Si Dumas publie beaucoup et sans arrêt, ce n'est un secret pour personne qu'il travaille avec des collaborateurs, dont le plus connu est Auguste Maquet. Mais pour ses histoires de chasse (et Le meneur de loups en est une), c'est sur le marquis de Cherville (Gaston Georges de Pecou, 1821-1898) qu'il s'appuie. Cherville avait été Lieutenant de louveterie à Nogent-le-Rotrou avant de devenir directeur de théâtre et écrivain. C'est une collaboration qui dure quelques années (1856-1862). Cherville fournit le canevas, et sans doute ici les détails les plus précis sur la façon de mener les chasses et les battues aux loups qu'il a certainement eu l'occasion d'organiser durant sa lieutenance puisque telle en était la fonction ; et sur ce, Dumas étoffe, développe, fabrique le suspens dont il a le secret. Comme il l'écrit à Cherville à propos de Parisiens et provinciaux (1864) : "Vous verrez, qu'en réécrivant, j'ai gagné près de moitié. Tâchez que je puisse avoir le même avantage sur le reste..." car Dumas ne cache pas qu'il entend gagner de l'argent (et en faire gagner à son collaborateur) avec ses créations et puisque les journaux paient à la ligne, il faut multiplier les lignes. Dumas a pour cela un talent remarquable. Exemple emprunté au Meneur de loups. Voici comment l'écrivain introduit le personnage qu'il va mettre en scène :
"Avez-vous lu mes Mémoires et vous rappelez-vous un ami de mon père, nommé Mocquet ?
Si vous les avez lus, vous vous souvenez vaguement du personnage.
Si vous ne les avez pas lus, vous ne vous en souvenez pas du tout.
Dans l’un et l’autre cas, il est donc important que je remette Mocquet sous vos yeux. "
Désinvolture, pirouettes, c'est du pur Dumas.
Le roman a été écrit à Bruxelles, entre 1852 et 1854, et s'inscrit dans une série de récits, comme il le précise d'ailleurs dans l'introduction, relatifs à des souvenirs de Villers-Cotterêts, forêt, forestiers, parties de chasse ou de braconnage comme dans Ange Pitou (1850).
Le roman est d'abord publié en feuilleton, en 1857, avant de l'être en librairie chez Alexandre Cadot, la même année. L'auteur le publie de nouveau en 1860 dans son journal Le Monte Cristo qui était présenté ainsi " journal hebdomadaire de romans, d'histoire, de voyages et de poésie / publié et rédigé par Alexandre Dumas, seul" et paraît, plus ou moins régulièrement, de 1857 à 1862.







Jacques Poirier

Frontispice de l'édition du roman chez Gründ, 1948, illustré par Jacques Poirier, figurant le personnage principal, le sabotier Thibault.

Un roman à tiroirs

     Le Meneur de loups est composé de deux parties dont la première est intitulée "Introduction", porte un titre à valeur de résumé "Ce que c’était que Mocquet, et comment cette histoire est parvenue à la connaissance de celui qui la raconte" et se développe sur 9 parties.
La seconde, qui est le roman lui-même, c'est-à-dire l'histoire correspondant au titre du livre, celle du meneur de loups, le sabotier Thibault, comprend 24 chapitres, tous titrés.
Pourquoi des tiroirs ? parce que ce roman que l'on pourrait ranger dans la case "conte fantastique", se révèle, progressivement, bien plus complexe. Roman de l'enfance et de la mémoire, roman de la forêt, questions sociales, apologue, il est tout cela à la fois.
La dimension autobiographique
vivement présente dans la première partie, elle n'est pourtant pas absente de la seconde. Le cadre du récit est fourni par les propres souvenirs de l'auteur et les circonstances de sa biographie, le père général, sa mort prématurée (1806), la pauvreté de la mère qui tient, à Villers-Cotterêts, un bureau de tabac, le goût du narrateur pour la chasse. Mettre en scène ce père si peu connu est toujours, pour Dumas, un bonheur (cf. les Mémoires), d'où une première partie où, sous prétexte de présenter Mocquet, c'est surtout du général qu'il est question.
Au premier rang de ces souvenirs, il convient de mettre la forêt et les bourgades alentour. La forêt dont les Mémoires (chapitre XXI), publiées de 1852 à 1856 (c'est-à-dire contemporaines du roman), regrettaient la destruction :
"Ce parc, planté par François Ier, fut abattu par Louis Philippe.
Beaux arbres ! Beaux arbres ! à l'ombre desquels s'étaient couchés François Ier et madame d'Etampes, Henri II et Diane de Poitiers, Henri IV et Gabrielle, vous aviez le droit de croire qu'un Bourbon vous respecterait ; que vous vivriez votre longue vie de hêtres et de chênes ; que les oiseaux chanteraient sur vos branches mortes et dépouillées, comme ils chantaient sur vos branches vertes et feuillues ! Mais, outre ce prix inestimable de poésie et de souvenirs, vous aviez malheureusement un prix matériel, beaux hêtres à l'enveloppe polie et argentée, beaux chênes à l'écorce sombre et rugueuse ! Vous valiez cent mille écus ! Le roi de France, qui était trop pauvre pour vous conserver avec ses six millions de revenus particuliers, le roi de France vous a vendus ! Je n'eusse eu que vous pour toute fortune, que je vous aurais gardés, moi ; car, poète que je suis, il y a une chose que je préférerais à tout l'or de la terre, c'est le murmure du vent dans vos feuilles ; c'est l'ombre que vous faisiez trembler sous mes pieds ; ce sont les douces visions, les charmants fantômes qui, le soir, entre le jour et la nuit, à l'heure douteuse du crépuscule, glissaient entre vos troncs séculaires, comme glissent les ombres des antiques Abencérages entre les mille colonnes de la mosquée royale de Cordoue !" (Les Abencérages de Dumas sont ceux de Florian et non de Chateaubriand ; du récit de Florian, Gonzague de Cordoue, Dumas avait tiré un drame écrit avec un ami, en 1820-21)



Cette dimension autobiographique, qui n'en demeure pas moins fortement colorée de fiction, permet une réflexion sur la mémoire, le passage du temps, le vieillissement. 
Le récit fantastique
Contrairement à ses contemporains, Dumas investit tardivement le domaine du fantastique, même si certains de ses textes ont joué avec comme Le Château d'Eppstein (1843). C'est en 1849 qu'il publie Les Mille et uns fantômes dans Le Constitutionnel suivis de La Femme au collier de velours. Ce petit récit donne le ton du fantastique propre à Dumas. C'est un jeu, placé sous le signe de Nodier, lequel (tous ses amis en ont témoigné) était un brillant conteur d'histoires souvent invraisemblables, et dont le personnage principal est  E.T.A. Hoffmann, l'écrivain et modèle de tous ceux que Gautier nommait les "fantastiqueurs". C'est dire que la littérature a aussi beaucoup à dire dans ces récits. Par exemple, le départ du narrateur pour la chasse au loup, prélude au récit qui suivra, rappelle d'assez près la séparation de Perceval et de sa mère (Le Conte du graal, Chrétien de Troyes) lorsque le très jeune homme part pour devenir chevalier. La suite n'en est heureusement pas aussi tragique.
Dans la première partie, la croyance de Mocquet à la sorcellerie est renvoyée à la superstition par le général, ce qui met en garde le lecteur sur ce qui va suivre, une histoire de sorcellerie contée par Mocquet, beau "conte à dormir debout" dont les événements remontent aux années 1780, autrement dit bien avant la Révolution.
L'histoire contient les ingrédients attendus : le diable et ses suppôts qui prennent la forme de loups et entraînent les loups véritables aux pires exactions. Donc transformations, surnaturel, auxquels sont propices les grands bois et leur mystère.
Dumas réutilise ce qui fait le fond commun de la peur du loup depuis le début des temps modernes et les chasses aux sorcières qui les ont inaugurés (XVe/XVIIe siècles). Le loup est perçu comme une créature maléfique, une "bête fausse" (au lieu de "fauve") dit Mocquet que le général renonce à corriger. Et le narrateur lui-même le voit bien ainsi "Puis, quand la neige persistait, il y avait une autre espérance : c’est que l’on détournerait un loup. Le loup détourné appartient à tout le monde. C’est un ennemi public, un assassin mis hors la loi. Chacun peut tirer dessus." (I, 7)
Un apologue
Comme beaucoup d'histoires de sorcellerie, celle-ci est une histoire de tentation et le narrateur rappelle au lecteur celle à laquelle succombait Faust (II, 14). Le personnage principal en est Thibault, un jeune sabotier qui vit dans la forêt dont il tire sa matière première. C'est un bon artisan et un beau garçon, mais qui n'est pas vraiment content de son sort, et envie les favorisés de la fortune, à tous les sens du terme. Rappelons qu'en 1780, la stratification sociale est rigide, et que du vilain au noble la distance est infranchissable, ce que met bien en scène la rencontre du noble, le baron Jean seigneur de Vez et du sabotier qui s'achève sur le fouettement du second par les domestiques du premier.



Frank Adams

Frontispice de Frank Adams (1871-1944) pour la traduction anglaise (1904) du roman de Dumas.


Le récit va ainsi traverser tous les groupes sociaux, la paysannerie pauvre avec le personnage d'Agnelette, voire celui du cousin Landry que son désespoir amoureux pousse à s'engager, engagement sur lequel il est impossible de revenir ; la paysannerie riche avec celui de la meunière veuve du moulin de Coyolles, madame Polet ; la bourgeoisie avec le personnage, fort amusant et sympathique, du bailli Magloire, enfin la noblesse avec le seigneur Raoul de Vauparfond, le comte et la comtesse de Mont-Gobert.
Thibault est donc une proie aisée pour le suppôt du diable qu'est le loup noir. Lui offrir la possibilité d'obtenir ce qu'il désire, à un prix dérisoire, en apparence (il n'est pas question d'âme dans ce pacte), c'est être sûr qu'il ne résistera pas. De fait.
Il est aisé de voir que le récit va progresser dans une gradation des désirs, des souhaits, qui va aller de pair avec l'accentuation de la convoitise et de la méchanceté du personnage. Le pire étant, bien sûr, que la vie, sans diablerie aucune, lui offre des bonheurs possibles, il croise la générosité, la bonté, tout autant qu'un autre, mais est bien incapable de s'en apercevoir.
Jean-Baptiste Baronian en dit ceci : "Au fur et à mesure que se déroule cette étonnante histoire de lycanthropie se déroulant près de Villers-Cotterêts, on découvre un Dumas qui s'interroge, qui n'arrête pas d'opposer le Bien et le Mal, qui se demande à tout moment, à travers le personnage instable de Thibault le sabotier, si le bonheur terrestre est possible, si les rêves de puissance, de grandeur et de richesse ne sont pas les tares de l'existence, si la quête de l'amour absolu n'est pas une formidable illusion humaine. Et en même temps, on se surprend à voir l'immense Dumas avec d'autres yeux — les yeux du coeur, les yeux de la fraternité et de l'émotion." (Le Grand livre de Dumas, Les Belles lettres, 1997)
Pour le reste, il faut lire le livre qui est extrêmement plaisant quoiqu'en même temps plutôt effrayant quant aux désirs malfaisants qui peuvent se découvrir dans un être humain qui, au départ, n'a pas grand chose de particulier, sinon ce sentiment de valoir mieux qu'autrui et donc de mériter plus, toujours plus, et encore plus.
Leçon !




Lire le roman
: sur le site de la Bibliothèque électronique du Québec.
ou à La BnF, Gallica, dans une édition de 1907 illustrée par Edouard Riou.



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