Antony, Alexandre Dumas, première représentation, 3 mai 1831, au théâtre de la Porte-Saint- Martin

coquillage




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: 1. Une biographie de Dumas - 2. Une présentation des Trois mousquetaires - 3. Une présentation du Comte de Monte-Cristo -










théâtre de la Porte Saint-Martin, XIXe siècle

Théâtre de la Porte-Saint-Martin, Frederic Thédore Lix.
En 1831, il devient, sous la direction de M. Crosnier, le théâtre des Romantiques, lassés de la mauvaise volonté de la Comédie Française.

Drame, en cinq actes et en prose, Antony peut être tenu pour la pièce romantique par excellence.
Elle ne respecte ni l'unité de lieu (si les deux premiers actes se déroulent dans le même lieu, le troisième se passe dans une auberge, le quatrième en change deux fois : d'abord dans un salon, puis chez l'héroïne; par ailleurs, l'espace extérieur au plateau, en particulier dans le premier et le troisième acte, joue un rôle essentiel et élargit la scène), ni l'unité de temps (le deuxième acte se déroule cinq jours après le premier et le quatrième acte, trois mois après le troisième) quoique l'unité d'action soit, elle, la force de l'intrigue. Mais même cette intrigue est quelque peu biaisée car si le spectateur se demande à la fin du premier acte si Antony réussira à reconquérir Adèle, la réponse est donnée à la fin du troisième acte. Ne lui reste  plus alors qu'à se demander comment tout cela finira, mais la personnalité des deux protagonistes ne permet de perspective que tragique.
Les personnages sont contemporains du spectateur, vêtus comme eux, affrontant les mêmes difficultés sociales, passion contre conventions.
Elle mêle le tragique (la passion d'Adèle et d'Antony) et le comique (le personnage de la vicomtesse en est le vecteur principal).
Elle intègre une réflexion sur la création littéraire (acte II).
Les deux personnages principaux, Adèle et Antony, sont des modèles de passion : Antony dans sa solitude ombrageuse, Adèle dans ses contradictions.
Le public ne s'y trompa pas qui fit un triomphe à la pièce : cent représentations.






Dumas en 1832

Dumas au début des années 1830, dessin d'Achille Dévéria, L'Artiste, 1831




Il n'y manque même pas la dimension autobiographique que lui donnera Dumas dans ses Mémoires, et que l'épigraphe empruntée à Byron, autant que le poème liminaire indiquent, à leur manière, ambiguë.












"Quand je fis Antony, j'étais amoureux d'une femme qui était loin d'être belle, mais dont j'étais horriblement jaloux : jaloux parce qu'elle se trouvait dans la position d'Adèle, qu'elle avait un mari officier dans l'armée, et que la jalousie la plus féroce que l'on puisse éprouver est celle qu'inspire un mari, attendu qu'il n'y a pas de querelle à chercher à une femme en puissance de mari, si jaloux que l'on soit de ce mari. [...]
Antony n'est point un drame, Antony n'est point une tragédie, Antony n'est point une pièce de théâtre. Antony est une scène d'amour, de jalousie, de colère, en cinq actes.
Antony, c'était moi, moins l'assassinat. Adèle, c'était elle, moins la fuite."




C'est ainsi que s'en explique Dumas dans ses Mémoires, commencés en octobre 1847, rédigés par à-coups jusqu'en 1855, et publiés, pour partie en feuilleton dans La Presse à partir de décembre 1851, puis dans le journal qu'il a lancé à cette intention, Le Mousquetaire, en 1853.
En réalité, lorsque le dramaturge écrit Antony, sa liaison avec Marie Waldor (supposée être Adèle) est déjà bien fragile. Commencée en 1827, après le succès d'Henri III et sa cour (1829) qui ouvre à Dumas le monde littéraire et celui des théâtres, elle entre dans une période troublée et se dénoue par une rupture, en février 1831, après bien des aléas et des infidélités de Dumas. Mais il est entendu que l'écrivain romantique se met tout entier dans son oeuvre, raison pour laquelle Dumas rappelle ce contexte personnel.
Pour romancés que soient ces souvenirs, ils permettent de connaître les acteurs, l'atmosphère du théâtre, le souci de mise en scène de l'auteur, et de préciser la conception que'il se fait de ses personnages quelques vingt ans après.



     Dumas commence son évocation par les répétitions au Français, où la pièce menaçait de ne pas voir le jour car les deux acteurs chargés des premiers rôles les massacraient autant qu'ils pouvaient : "Or, nulle femme n'était moins capable que mademoiselle Mars de comprendre le caractère tout moderne d'Adèle, avec ses nuances de résistance et de faiblesse, ses exagérations de passion et de repentir.
D'un autre côté, nul homme n'était moins capable que Firmin de reproduire la mélancolie sombre, l'ironie amère, la passion ardente et la divagation philosophique du personnage d'Antony."
Exaspéré, il reprend sa pièce et accepte l'offre de Victor Hugo de la porter au Théâtre de la Porte-Saint-Martin après avoir proposé le rôle d'Adèle à Marie Dorval qui en est enthousiasmée.
     C'est Marie Dorval qui indique Bocage pour le rôle d'Antony. Si les acteurs appréciaient les rôles et la pièce, il n'en alla pas tout à fait de même avec le directeur du théâtre :
"je commençai ma lecture. Au troisième acte, M. Crosnier luttait poliment contre le sommeil ; au quatrième, il dormait le plus convenablement possible ; au cinquième, il ronflait."
     Nonobstant, Bocage arrange l'affaire et la pièce, après quelques délais, est mise en répétition : "[...] nous en étions aux répétitions générales [...] Bocage avait tout fait servir à l'originalité du personnage qu'il était chargé de représenter, jusqu'aux défauts physiques que nous avons signalés chez lui.
Madame Dorval avait tiré un parti énorme du rôle d'Adèle. Elle jetait les mots avec une admirable justesse.
[...] Bocage m'emmena dans sa loge pour me montrer son costume. Je dis costume, car, quoiqu'Antony fût vêtu, comme le commun des mortels, d'une cravate, d'un gilet et d'un pantalon, il devait y avoir, vu l'excentricité du personnage, quelque chose de particulier dans la mise de la cravate, dans la forme du gilet, dans la coupe de l'habit, et dans la taille du pantalon. J'avais, d'ailleurs, donné là-dessus mes idées à Bocage, qui les avait parfaitement utilisées, et, en le voyant revêtu de ces habits, on devait comprendre, dès le premier abord, que l'acteur ne représentait pas un homme ordinaire."
Arrive le jour de la première représentation :
"Ma pièce était aussi bien montée qu'elle pouvait l'être ; mais, à part la dépense de talent qu'allaient faire les acteurs, M. Crosnier n'avait fait aucune dépense : pas un tapis neuf, pas une décoration nouvelle, pas même un salon retouché. L'ouvrage pouvait tomber, sans [remords] : il n'avait coûté au directeur que le temps perdu en répétitions.
La toile se leva.
Madame Dorval, en robe de gaze, en toilette de ville, en femme du monde enfin, c'était une nouveauté au théâtre [...]; aussi ses premières scènes eurent-elles un médiocre succès ; sa voix rauque, ses épaules voûtées, son geste si familier que dans les scènes sans passion il devenait vulgaire, tout cela ne prévenait ni en faveur de la pièce ni de l'actrice. Deux ou trois intonations d'une admirable justesse trouvèrent, cependant, grâce devant le public, mais ne l'émurent pas au point de lui arracher un seul bravo.
Bocage, de son côté, on se le rappelle, a peu de choses dans le premier acte ; on l'apporte évanoui, et le seul effet qu'il ait, c'est, après avoir arraché l'appareil de sa blessure, cette phrase qu'il prononce en s'évanouissant une seconde fois : "Et, maintenant, je resterai, n'est-ce pas?"
A cette phrase seulement, on commença à comprendre la pièce, et de sentir ce que pouvait renfermer de drame intime un ouvrage dont le premier acte se terminait ainsi.
La toile tomba au milieu des applaudissements.



Marie Dorval
Marie Dorval (1798-1849), lithographie de Jean Gigoux


moi, toujours en admiration devant cette nature naïve, primesautière, obéissant sans cesse au premier mouvement de son coeur, au premier conseil de son imagination ; elle, joyeuse, comme un enfant qui se donne des vacances ignorées et savoure un plaisir inconnu.
Alors, debout devant moi, sans prétention, avec des poses d'un abandon admirable, des cris d'une justesse douloureuse, elle repassa tout son rôle, n'en oubliant pas un point saillant, me disant chaque mot comme elle le sentait, c'est-à-dire avec une poignante vérité, faisant éclore au milieu de mes scènes, même de ces scènes banales qui servent de liaison les unes aux autres des effets dont je ne m'étais pas douté moi-même [....]

Alexandre Dumas, Mes mémoires 1830-1833



Et Dumas continue son récit :

[...] Le second acte était tout entier à Bocage. Il s'en empara avec vigueur, mais sans égoïsme, laissant à Dorval tout ce qu'elle avait le droit d'y prendre, et s'élevant à une très grande hauteur dans sa scène de misanthropie amère et de menace amoureuse, scène qui, au reste, — à part celle des enfants trouvés —, tient à peu près tout l'acte.
Je le répète, Bocage y fut très beau : intelligence d'esprit, noblesse de coeur, expression du visage, le type d'Antony tel que je l'avais conçu était livré au public.  [...]
On connaît le troisième acte, tout d'action et d'action brutale ; [...]
Antony poursuivant Adèle, arrive le premier dans une auberge de village, s'empare de tous les chevaux de poste, pour obliger Adèle à s'y arrêter, choisit, dans les deux seules chambres de l'hôtellerie, celle qui lui convient, se ménage par le balcon une entrée dans celle d'Adèle, et se retire au bruit de la voiture de celle-ci.
Adèle entre, prie, supplie pour qu'on lui trouve des chevaux : elle n'est plus qu'à quelques heures de Strasbourg où elle va rejoindre son mari; les chevaux, écartés par Antony, sont introuvables : Adèle est obligée de passer la nuit dans l'hôtel. Elle prend toutes ses précautions de sûreté, précautions qui, dès qu'elle sera seule, deviendront nulles par le fait de la croisée du balcon, oubliée dans sa craintive investigation.
Madame Dorval était adorable de naïveté féminine et de terreur instinctive. Elle disait comme personne ne les eût dites, comme personne ne les dira jamais, ces deux phrases bien simples : "Mais elle ne ferme pas, cette porte !" et "Il n'est jamais arrivé d'accident dans votre hôtel, madame?" Puis, l'hôtelière rentrée, elle se décidait elle-même à rentrer dans son cabinet.
A peine avait-elle disparu, qu'un carreau de la fenêtre tombait brisé en éclats, qu'un bras s'avançait, que l'espagnolette était levée, que la fenêtre s'ouvrait, et qu'Antony et Adèle apparaissaient à la fois, l'un sur le balcon de sa fenêtre, l'autre sur le seuil de son cabinet.
Adèle, à la vue d'Antony, poussait un cri. Le reste de la mise en scène était d'une naïveté effrayante. Pour empêcher que le cri ne se renouvelât, Antony jetait un mouchoir sur la bouche d'Adèle, entraînait celle-ci vers le cabinet, et, au moment où ils y entraient tous les deux, la toile tomba.
Il y eut un instant de silence dans la salle. [...] Le pont de Mahomet n'est pas plus étroit que ce fil qui suspendait en ce moment Antony entre un succès et une chute.
Le succès l'emporta. Une immense clameur suivie d'applaudissements frénétiques s'élança comme une cataracte. On applaudit et l'on hurla pendant cinq minutes."
      Pendant le quatrième acte, Dumas entraîne un de ses amis à l'extérieur du théâtre, lui expliquant qu'il n'est pas sûr de cet acte et qu'il préfère attendre dehors, ils reviennent à la fin de l'acte pour entendre les applaudissements. Comme pour les entractes précédents, Dumas accélère le changement.
"Le cinquième acte commença littéralement avant que les applaudissements du quatrième se fussent apaisés.


caricature de Bocage par Benjamin Roubaud

Bocage caricaturé par Benjamin Roubaud (1801-1847) à la fin du grand monologue de l'acte III.
L'acteur, né en 1801, s'appelait Pierre-Martinien Tousez. Il sera l'acteur fétiche des romantiques avant de devenir directeur de l'Odéon. Il meurt en 1863.

"Bocage était, alors, un beau garçon de trente-quatre à trente-cinq ans, avec de beaux cheveux noirs, de belles dents blanches, et de beaux yeux voilés pouvant exprimer trois choses essentielles au théâtre: la rudesse, la volonté, la mélancolie ; comme défauts physiques, il avait les genoux un peu cagneux, les pieds grands, traînait les jambes et parlait du nez."

Alexandre Dumas, Mes mémoires 1830-1833



J'eus un moment d'angoisse. Au milieu de la scène d'épouvante où les deux amants, pris dans un cercle de douleurs, se débattent sans trouver un moyen ni de vivre ni de mourir ensemble, un instant avant que Dorval s'écriât : "Mais je suis perdue, moi !" j'avais, dans la mise en scène, fait faire à Bocage un mouvement qui préparait le fauteuil à recevoir Adèle, presque foudroyée par la nouvelle de l'arrivée de son mari. Bocage oublia de tourner le fauteuil.
Mais Dorval était tellement emportée par la passion, qu'elle ne s'inqiéta pas pour si peu. Au lieu de tomber sur le coussin, elle tomba sur le bras du fauteuil, et jeta son cri de désespoir avec une si poignante douleur d'âme meurtrie, déchirée, brisée, que toute la salle se leva.
Cette fois, les bravos n'étaient point pour moi : ils étaient pour l'actrice, pour l'actrice seule, pour la merveilleuse, pour la sublime actrice!
On connaît le dénouement, dénouement si inattendu, et qui se résume dans une seule phrase, qui éclate en six mots. La porte est enfoncée par M. d'Hervey, au moment où Adèle, poignardée par Antony, tombe sur un sofa. "Morte ? s'écrit le baron d'Hervey. — oui, morte ! répond froidement Antony. Elle me résistait : je l'ai assassinée !" Et il jette son poignard aux pieds du mari.
On poussait de tels cris de terreur, d'effroi, de douleur dans la salle, que peut-être le tiers des spectateurs à peine entendit ces mots, complément obligés de la pièce, qui, sans eux, n'offre plus qu'une simple intrigue d'adultère dénouée par un simple assassinat.
Et cependant l'effet fut immense.
[...]
Au théâtre, on était stupéfait. On n'avait jamais vu de succès se produisant sous une pareille forme ; jamais applaudissements n'étaient arrivés si directement du public aux acteurs - et de quel public ? du public fashionnable, du public dandy, du public des premières loges, du public qui n'applaudit pas d'habitude, et qui, cette fois, s'était enroué à force de crier, avait crevé ses gants à force d'applaudir.
Crosnier était caché. Bocage était joyeux comme un enfant. Dorval était folle !
Oh ! bons et braves coeurs d'amis, qui, au milieu de leur triomphe semblaient jouir encore plus de mon succès que du leur ! qui laissaient de côté leur talent, et qui, à grands cris, exaltaient le poète et l'oeuvre."

Alexandre Dumas, Mes Mémoires 1830-1833, chapitres 175, 176, 198, 199 et 200 (éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, 1989)


Johannot, dernière scène d' "Antony"
La dernière réplique d'Antony,
 dessin d'Alfred Johannot illustrant la critique de la pièce  non signée, dans L'Artiste, 1831.



A lire : un témoignage de lecture sur le blog de Fréneuse



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