La ville dans Les Ruines de Paris, Jacques Réda, 1977

coquillage



La pagination renvoie à l'édition Gallimard-poésie, 1993.



Paris, Notre Dame vue du Jardin des Plantes

Notre-Dame de Paris (photo Jupira Corbucci)


Paris. Quel Paris ?

Par son titre, le recueil invite le lecteur à découvrir une ville, Paris, dont il sait déjà (ou croit savoir), nécessairement beaucoup. Qu'il soit Français ou étranger, le nom de la capitale de la France ne lui parvient que fortement connoté de tous les textes poétiques dont elle est le sujet mais aussi de toutes les figures romanesques et de toutes les aventures cinématographiques auxquelles elle a servi de décor ; sans compter l'accumulation iconographique (gravures, peintures, photographies) qui en dévoile à tous les merveilles obligées.
Toutefois, le nom dont ce mot est le complément, "ruines" au pluriel, incite le lecteur sinon à la méfiance, du moins au questionnement. Faut-il lire, en effet, dans "ruines", ce qu'il reste d'une ville qui aurait été détruite ? ce qu'il reste du passé à l'état de fragments dans la ville vivante d'aujourd'hui ? Ce qui porte atteinte à l'intégrité de la ville, ce qui la menace de désagrégation ou de destruction ? S'agit-il d'anticipation ? de célébration d'un passé accumulé sur des siècles ? d'un recueil politique ? Quelle que soit la persepctive privilégiée pour la lecture, jusques et y compris celle qui chercherait justement la compréhension de ce titre dans les poèmes, il avise que le recueil ne correspondra pas à nos idées reçues, voire à nos "clichés" au sens propre du terme. Et de fait, si les toponymes prolifèrent dans ces poèmes, les noms les plus connus de lieux ou de monuments illustrant Paris n'apparaissent qu'à la sauvette, pour ainsi dire, noyés dans des dizaines d'autres tout à fait inconnus, souvent du Parisien lui-même.



La place de Paris dans le recueil

     La question paraît superflue, mais mérite néanmoins d'être posée. En effet, bien que le titre promette au lecteur que Paris en fait l'unité, la ville n'en est, en réalité, qu'une partie : la première qui est aussi la plus importante, sur le plan des masses (54 poèmes sur 77), mais seulement la première puisque la seconde s'excentre vers des chemins provinciaux, voire plus éloignés encore. Moins encore si l'on tient compte du fait que les 10 poèmes de "Aux environs", avant-dernière section de la première partie, prennent pour sujet la banlieue de Paris.
Ainsi placée, la ville paraît déterminer une sorte de point de départ, dans lequel le poète circule en spirale, soit parce qu'il repasse par les mêmes endroits (La Butte-aux-Cailles, par exemple, pp. 20, 78, 81), soit parce qu'il traverse des espaces voisins : diverses rue du XVe ou du XIe ou du XXe arrondissement, à intervalles réguliers. Cette déambulation urbaine, répétée, dont chaque poème apparaît comme l'empreinte d'une marche particulière,  dessine une spirale qui se poursuit logiquement vers la banlieue et tout aussi logiquement, par la force de son propre mouvement, s'élargit au monde.
     La marche dans la ville, tantôt alentie (parfois jusqu'à l'arrêt auquel se prêtent volontiers les ponts), tantôt accélérée, produit une symbiose entre Paris et le poète; la ville lui donne son identité d'être humain, et souvent il semble qu'il se dissout dans le poème de la ville comme le bateau ivre de Rimbaud se dissolvait dans le poème de la mer.
      En somme, ce n'est que lorsqu'il s'est convenablement lesté de l'existence de la ville qu'il peut s'en éloigner, ou plus exactement le mouvement acquis dans la marche urbaine est une force centrifuge qui s'inaugure dans l'axe Etoile-Concorde-Tuileries, comme une manière de centre mythique de la ville, par le nom de la place (Concorde: accord, harmonie), par son rôle distributeur de carrefour ouvrant sur tous les orients, y compris le "cinquième, centre et Milieu / Qui est Moi", Victor Segalen, Stèles (1912) ; par l'existence de l'obélisque en son centre qui peut figurer, à bon droit, l'axe du monde, ce que célèbre le 6e poème de "Sans bruit et presque sans paroles" : "... dans cette seconde on ne sait plus quelqu'un voyant cela qui n'a plus le nom de soleil happant le mystère qu'est l'obélisque, et l'on reste figé..." (p. 24)
    La ville est donc l'espace qui se construit verbalement en même temps que cette verbalisation construit le poète, lui confère son humanité pour l'envoyer prendre possession du monde.
Pour Réda, au commencement était la ville.

Une ville familière et insolite

Familière, la ville l'est, en effet, car des noms propres en balisent volontiers les parcours. Il est peu de poèmes qui n'offrent pas un repère onomastique, à la fois indicateur d'identité comme une plaque apposée au coin d'une rue ou un poteau indicateur, dans l'univers visible des cartes, des plans, des annuaires, des représentations spatiales ou nominales de la ville, et suggestions, dans l'univers invisible, des multiples dimensions d'une ville : mémoire personnelle et collective, rêves, états d'âme. Chaque voyage dans la réalité concrète de la ville (immeubles, rues, places, trottoirs, magasins, passants) s'épaississant de voyages spirituels.
     La familiarité, ou l'impression de familiarité, donnée par cette nomenclature s'appuie aussi sur les détails concrets relevés par le poète qui appartiennent tous à une réalité quotidienne sans mystère, au premier abord : mobilier urbain comme les arceaux, chaises ou manège du jardin du poème liminaire; regard de la voirie ou palissades de chantiers, arrêts d'autobus, feux de signalisation ; devantures des magasins : "la porte des boulangers", "les naseaux d'or fulgurants de la boucherie chevaline" (p. 20), embouteillages (p. 54), personnages de la vie quotidienne :  la cycliste et son sac à provisions (p. 27), le balayeur de rue (p. 32), le facteur (p. 34), le livreur arrêté au feu rouge (p. 59), des gens mangeant des moules dans une brasserie (p. 88).
Mais dans le même mouvement, cette impression de familiarité est aussitôt démentie parce que le lieu évoqué est insolite, inhabituel, totalement inattendu, la plupart du temps pour être isolé de l'ensemble auquel il appartient. Par exemple, le 1er poème de "Sans bruit et presque sans paroles" (p. 15-16) qui évoque le Parc Montsouris (dans le XIVe) à partir d'une passerelle enjambant les voies ferrées aboutissant à la gare Montparnasse, faisant face à la rue Dareau (identifiable aux bâtiments modernes, "se remplit instananément de tours", construits dans les années 70), évoque surtout une peinture pour le lecteur à travers ses formes, passerelles, tours, lignes verticales et horizontales, et ses couleurs, "très noir", "gris et bleu",  "étincellent", "rouge", "charbon", "jaunes, bleus, verts", "cristal", "boue", "rouge"; c'est moins une portion de ville qui est décrite qu'une émotion suggérée par rapport à la fugacité, le passage, l'instabilité, mais aussi la perfection harmonique d'un instant extrait du temps et immobilisé comme un papillon sur une plaque de liège où chatoient encore les vibrations colorées de ses ailes. L'angle précis de la vision a disparu au profit du seul paysage des mots, plus évocateur d'avoir concentré sa beauté, évanescente à coup sûr pour le promeneur ordinaire, parce que surgie et éteinte dans l'instant d'un coup de lumière particulier.


Les noms propres du recueil


Place de la Concorde (p. 10), les Invalides (p. 14), rue de Babylone (p. 14), le parc Montsouris (p. 16), La République, La Bastille (p. 17), rue de Belleville (p. 18), la Butte-aux-Cailles (p. 20), le Palais-Royal (p. 23), Les Tuileries (p. 24), la Bastille (p. 26), le Rond-Point (p. 27), rue des Tournelles (p. 29), le Luxembourg (p. 30), le Panthéon (p. 31), L'Etoile, l'Alma (p. 32), rue de Crimée, canal de l'Ourcq (p. 34), Invalides (p. 35), Panthéon, rue Mesureur (p. 38), rue Desnouettes, place Balard (p. 39), rue Lecourbe (p. 40), rue de Rennes (p. 41), Porte d'Orléans, rue du Maine,  Montparnasse, rue de l'Ouest,  rue du Château (p. 42-43), rue de Vaugirard (p. 44), rue Vilin, rue des Envierges, place Falguière, rue d'Alleray, rue de la Procession, rue de Gergovie, rue Vercingétorix (pp. 46/47), Boulevard Victor, rue Saint-Charles (p. 50), Chaillot (p. 52), le Rond-Point, Saint-Paul (p. 54), L'Alma, Raspail (p. 55), le pont Alexandre, la Tour Eiffel (p. 58), avenue de Suffren (p. 59), parc Montsouris, Poterne des Peupliers (p. 61), rue du Docteur-Landouzy, rue du Docteur-Leray , rue Damesne (p. 62), rue Dieulafoy, place de l'Abbé-Georges-Hénocque, rue de Tolbiac (p. 63), rue de la Fontaine-au-Roi, rue de la Pierre-Levée, rue du Moulin-Joli, rue des Couronnes (p. 64), rue de la Banque, rue Saint-Honoré, Quai Voltaire, rue du Bac, Boulevard Raspail, rue de Grenelle, rue du Vieux-Colombier, rue de Rennes, rue Saint-Placide,  rue de Sèvres, rue Leblanc, pont du Garigliano (pp. 65-73), rue Lecourbe, rue de la Convention (p. 75), la Butte- aux- Cailles, rue de Tolbiac, rue du Moulin-des-Près, rue Samson, rue Jonas, rue Vandrezanne, rue Boiton (p. 78), rue de la Boétie (p. 79), la Butte-aux-Cailles, rue Vandrezanne, rue Bobillot, rue Gazan, place Paul-Verlaine, rue des Cinq-Diamants (p. 81), rue d'Alésia, rue de Patay, rue Regnault (p. 83), place des Alpes,  Yéo-Thomas, rue du Château-des-Rentiers, rue Regnault, pont de Tolbiac (pp. 85-86), Saint-Lazare, rue de Rome, rue de Vienne, rue de Londres, rue d'Amsterdam, rue de Léningrad, rue de Liège, pont de l'Europe, rue d'Amsterdam (pp. 87-88), Balard (p. 89), rue des Pyrénées, place Gambetta, Père-Lachaise (p. 91), rue Leblanc (p. 93), rue de Boulainvilliers, impasse du 29 rue Singer, rue des Bauches, rue Pierre-Guérin, , Montmartre, Vaugirard, rue de Passy, rue Ryamond- Losserand, rue Saint-Dominique, rue de Lévis, rue Cler, place du Costa-Rica, station Bir-Hakeim, rue des Eaux, rue Dickens, rue Marcel-Proust, rue Raynouard, rue Berton (pp. 95-99), flanc de Montmartre (p. 100).
La section "Aux environs" qui commence par le coup d'oeil sur le paysage environnant depuis les pentes de Montmartre, côté nord, consacre ses 10 poèmes à la banlieue proche (rue des Bons-Enfants, rue du Plaisir : le marché aux puces de Saint-Ouen pour le 3e; le marché aux puces porte de Vanves, pour le 8e ; la ligne de ceinture pour le 9e, Pantin pour le 10e) ou plus ou moins lointaine (Hérouville, Cergy, Pontoise, pour le 2e ; Chatenay-Malabry pour le 4e ; Versailles pour le 5e; Gentilly pour le 6e ; Antony pour le 7e )





Les techniques de la "défamiliarisation"

Le gros plan ou plus exactement le plan de coupe (insert) cinématographique est un des instruments de défamiliarisation, comme par exemple dans le dernier poème de "Sans bruit et presque sans parole" où le regard poétique retrouve dans les nuages l'affiche de cinéma qui se déchire sur un mur (p. 38) ou encore la béquille sur le bord du canal (p. 26) qui, par sa présence insolite, rend inquiétant un paysage ordinaire.
La périphrase descriptive peut aussi jouer ce rôle, ainsi dans le 2e poème de "Sans bruit et presque sans paroles", le quartier du Marais est-il identifié  par "le commerce de comestibles : petits pains russes, vin du Carmel, saucissons écarlates qui portent l'estampille en hébreu du Grand Rabbinat de Paris." (p. 17) car elle permet tout à la fois la reconnaissance (on est dans le Marais) et la double identification, française (pain, vin, saucissson : aliments populaires et ordinaires) mais tous indiquant qu'il s'agit aussi d'un quartier aux coutumes juives. L'origine du nom, le souvenir d'un marécage primitif, se retrouvant dans la comparaison finale de la pelleteuse changée en « drague expédiée par une vague sur des rochers » (p. 17).
Ou encore l'immeuble décrit p. 34 qui, personnifié, devient une créature maléfique, vecteur de la nouvelle barbarie : "Pourquoi ne prendrait-il pas cette apparence d'immeuble ? Il la prend donc." Epouvantant les nuages, simplement d'être là : "On le voit".
La surimpression peut aussi participer de cette déstabilisation du paysage, ainsi du groupe de petites filles à comptines dans le 5e poème de "Sans bruit et presque sans paroles", ici ou là, maintenant, hier ou demain, les petites filles font à la fois apparaître et disparaître la ville.
Ainsi de Manhattan se superposant sur la tour Montparnasse (p. 41), mais c'était déjà le cas dans le poème liminaire où le manège des chevaux de bois suscitait d'infinies images répétées : "Je distingue en même temps,  dans un poudroiement de forge, mille fantômes à vitesses inégales emportés le long d'une seule ligne." (p. 12)
Il y suffit parfois de changer de perspective. Ainsi, de l'avenue du Maine (3e poème de "Dans le doux épaississement du gris", p. 42) qui débouche sur le vide pour peu que le promeneur s'arrête au bon endroit.
C'est aussi regarder du côté des lieux de la ville échappant aux recensements touristiques : gares, lieux de travail, entrepôts (ceux de Citroën, en particulier, en cours de démolition alors et remplacés aujourd'hui par un jardin), quarties populaires, chemin de fer désaffecté de la petite ceinture.
Et changer de perspective, c'est aussi changer de lumière : du plein midi au crépuscule, sous le soleil d'hiver ou d'été, avant ou après la pluie, la ville change comme un visage. Celle du plein midi peut avoir son charme car, éblouissante, elle fait s'évanouir les contours (p. 20 "la dévastation de midi", p. 44 : "Je ne suis plus moi-même à présent qu'un souvenir qui divague, se perdant de rue en rue jusqu'à l'éblouissement des ponts, parmi ces passants que le soleil d'hiver imagine." ), volatilisant toute évocation. Celles du crépuscule et des couchers de soleil permettent toutes les transformations, faisant surgir d'autres villes dans la ville, ou d'autres espaces, plus souterrains, comme une mémoire géologique ou tellurique, toujours là et ne demandant qu'à affleurer (p. 11 ou p. 24, ou encore p. 30). Ainsi, un coucher de soleil derrière l'obélisque de la place de la Concorde renvoie-t-il pour quelques secondes le poète (et son lecteur) dans cette aspiration que posait le poème liminaire : "entrer dans la substance aveugle qui sait, qui resplendit".
La présence de la nature qui s'amalgame à la ville, monument de pierre érigé par l'homme, totalement culturelle par le fait, est aussi facteur d'étonnement et contribue à "défamiliariser" un espace convenu, trop connu. Il faut sans doute y voir la leçon première de Follain qui commence le poème liminaire de Paris (1937) par ces mots : "Un jour, je sentis que sous le pavé de Paris, il y avait la terre, la vieille terre des propriétaires et des partageux ; souvent le pavé s'est gonflé sous sa poussée." et le conclut sur "voilà ce que Paris nous apprend : ils sont pour durer le ciel et la terre." Car cette nature, celle du ciel et des nuages, du vent,  des arbres, des herbes, des fleurs, du ciel, des odeurs maritimes, des eaux, n'est pas ornementale, mais vitale, elle est le "coeur" de la ville : "et je caresse en passant les drues petites touffes d'herbe qui éclatent de fraîcheur entre les pierres." (p.31) ou encore "Des fleurs des acacias qui moussent pendent au-dessus du trottoir." (p. 83) Elles rappellent, comme le voulait Follain, l'homme à sa mesure, souvent dans le bonheur mais aussi dans l'amertume : " siiflement du vent de novembre et fleurs pour mes os creux." (p. 75)



Paris, Montmartre
Paris, Montmartre  (photo Jupira Corbucci)

Une ville poétique

     Poétique, la ville l'est à tous les sens du termes : d'être inventoriée par des poèmes, comme de s'incrire dans une histoire poétique qui fait dialoguer ces poèmes particuliers avec d'autres connus ou moins connus du lecteur. Ainsi, l'attention prêtée aux chantiers: démolitions, constructions, transformations, résonne-t-elle en écho avec Baudelaire et, en particulier, ces  deux vers de "Le Cygne" (4e poème des "Tableaux parisiens" des Fleurs du Mal : "Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville / Change plus vite, hélas ! que le coeur d'un mortel)". Mais Baudelaire était déjà salué dans l'aspiration par le ciel du marcheur dès le poème liminaire dans l'évocation précise des nuages, rappelant le poème liminaire du Spleen de Paris - Petits poèmes en prose  (1869) "L'étranger", "— Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ? / — J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages!" 
De même peut-on lire, avec amusement cette fois, la réécriture des embarras de Paris, veine satirique productive au XVIIe siècle, aussi bien dans les textes de Scarron que de Benserade ou plus connu, celui de Boileau qui porte ce titre dans le 9e poème de "Dans le doux épaississement du gris" ; mais l'écho s'en retrouve aussi dans d'autres textes, ainsi du 6e poème de la même section, poème narratif où le vacarme bouscule la vie d'un immeuble, comme l'était le poète de Boileau empêché de dormir par le vacarme des chats.






Jardin des Tuileries, détail estival
Jardin des Tuileries, détail estival (photo Jupira Corbucci)
 L'ombre d'Apollinaire plane tout autant sur ces vagabondages, de "Zone" à "Vendémiaire" (poèmes liminaire et final d'Alcools, 1913). Le poète imprécateur de la fin d' "On ne sait quoi d'introuvable" ne voit-il pas "la lune à moitié déjà soûle, mais très lucide,[...] courir au devant de cette orgie de vendange céleste sur Meudon et Saint-Cloud." (p. 72), comme le thuriféraire des terrains vagues rappelle que le "dieu [...] enseigne autant qu'une obscure espérance, la solitude, l'effroi et la mort.", à l'instar du poète de "Zone"  qui retournait à ses "fétiches [...] Christ inférieurs d'obscures espérances".

     Tous ces échos — ils sont extrêmement nombreux —  légers, subtils, à peine esquissés le plus souvent, échos d'un mot, d'un vers, d'une atmosphère, ainsi du premier poème d' "Une petite porte bleue", variation sur le topos du temps qui passe dont la clausule rappelle une chanson de Jacques Brel, "Les vieux" (1963), qui elle-même n'était pas sans faire écho à "L'horloge" de Baudelaire; ou encore dans le 3e poème de "Basse ambulante", l'évocation du paysage sous la pluie et l'orage qui se termine sur "je n'ai plus qu'à poser mon front contre la vitre", par ce geste éveille le poème d'Eluard "Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin" (L'Amour, la poésie, 1929) tous ces échos, donc, relèvent à la fois de l'hommage, de l'inscription dans un héritage et de l'économie au sens où le lecteur perçoit immédiatement dans les échos provoqués ainsi à la fois Une parole poétique se déroulant dans une longue durée où chaque poète prend le relais des précédents, mêmes inquiétudes, mêmes méditations sur l'autre et sur soi, sur la condition humaine chaque fois subie, chaque fois réinventée, et le travail même de la poésie qui est aussi de changer le regard sur le monde. Ainsi des derniers vers de "la bénédiction de saint Serge" : "Le vent soulève tes cheveux par-dessus les siècles et les ruines / avec l'étoile qui monte dans l'eau trouble du canal de l'Ourcq." qui disent en même temps la beauté, la vie (le vent / les cheveux/ l'étoile qui monte), l'inquiétant (les siècles, les ruines, l'eau trouble) et le rétrécissement du monde (le canal de l'Ourcq), alors que cette étoile montant du fond des eaux, elle surgissait d'abord, multiple, chez José Maria de Hérédia, comme clausule du poème "Les conquérants": "Ils regardaient monter en un ciel ignoré / Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles." Etoiles qui jalonnaient des routes vers des mondes inconnus et l'avenir, alors que celle-ci, unique, ne marque que la mémoire, le passé, mais aussi, il est vrai, l'aptitude du poème à le revivifier et dans ce paysage du XXe siècle, Anna Yaroslava, fille du grand prince de Kiev, reine de France venue du XIe siècle, secoue ses cheveux une fois encore.



Ainsi, la promenade à laquelle convient Les Ruines de Paris est-elle pour le lecteur à la fois découverte de visages multiples et inattendus d'une ville qui apparaît comme une créature vivante, mouvante, rassurante et inquiétante, belle jusque dans ses marges, ses lisières, et une célébration de la poésie. Le poète s'y cherche, parfois s'y trouve, souvent s'y perd. Elle rassemble sous ses regards, démulitpliés eux aussi ("tous mes yeux" dit le premier poème), la grande leçon du recueil "Le monde n'a qu'un but qui est de se glorifier sans trève, jusque dans le désespoir et la mort nous glorifiant aussi..." (p. 35). Elle nous convie aussi à l'exaltation.


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