Le Ventre de Paris, Emile Zola, 1873

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A propos de Zola, ce site contient
: 1. Une présentation des Rougon Macquart - 2. Un présentation de Germinal  - 3. Une présentation de L'Oeuvre - 4. Une présentation de La Curée. - 5. une biographie de l'auteur -






Zola

Zola vu par André Gill.

Ecrire un roman

Le Ventre comme le nomme Zola dans ses notes est le troisième roman de la série des Rougon-Macquart. L'idée lui en est venue en cours d'écriture (il ne fait pas partie des projets établis dans la première liste de dix romans qui devait constituer l'ensemble). Mitterand juge qu'il a dû se concevoir comme le pendant de La Curée. L'Empire, de fait, quoique fondé sur un coup d'Etat (2 décembre 1851) a bénéficié d'un véritable soutien populaire ; aussi, après l'étude des affairistes et spéculateurs, autour du personnage de Saccard, le romancier se tourne vers la petite bourgeoisie, celle des commerçants, partisans eux aussi d'un ordre fort, propice aux affaires.
Dans son ébauche, Zola écrit "[...] Le ventre, dans l'Empire, non pas l'éréthisme fou de Saccard lancé à la chasse des millions, [...] mais le contentement large et solide de la faim, la bête broyant le foin au râtelier, la bourgeoisie appuyant sourdement l'Empire, parce que l'Empire lui donne la pâtée matin et soir, la bedaine pleine et heureuse se ballonnant au soleil et roulant jusqu'au charnier de Sedan."
L'idée est d'opposer deux types fortement contrastés, Lisa Macquart (une femme, bien en chair, satisfaite, matérialiste ne voyant dans l'Empire que l'ordre propice au commerce) et son beau-frère, Florent, victime de ce même Empire (un homme, maigre, idéaliste), et de placer le combat qui les oppose, ou plus exactement qui oppose Lisa à tout ce qui peut menacer son bien-être, dans le cadre des Halles centrales nouvellement construites.
C'est un projet qui sert deux ambitions, à première vue contradictoires : fustiger un régime policier, déoncer le conformisme, l'aveuglement voire pis, des "honnêtes gens", mais en même temps célébrer la modernité à travers la beauté architecturale des Halles conçues par Baltard, et l'efficacité d'un système de distribution et de redistribution de la nourriture qui alimente Paris, autrement dit près d'un million d'habitants.
Zola résoud la contradiction en utilisant deux personnages, celui de Florent pour la dimension politique, celui de Claude Lantier (qui sera le héros de L'Oeuvre), peintre et neveu de Lisa Macquart, pour la dimension esthétique.


Comme à son habitude, Zola se documente sérieusement, à la fois en allant sur le terrain, en interrogeant des professionnels, en prenant force notes, détaillées, sur les prix pratiqués, sur les ventes en gros, à la criée, sur la disposition des bâtiments et des étals, dans les Halles elles-mêmes et dans les rues alentour, dont témoignent ses Carnets d'enquête (voir Plon, coll. Terre humaine, 1986) et en lisant un certain nombre d'ouvrages consacrés aux diverses dimensions de son sujet.
La rédaction l'occupe tout l'automne 1872. Et, alors que souvent Zola cherche ses titres avec hésitation, pour celui-ci comme pour La Curée, le titre précède même la rédaction du roman. Doublement métaphorique puisqu'il désigne le centre de la ville, sa partie vitale ; connaître ce centre, c'est connaître la ville, la langue française ne dit-elle "savoir ce quelqu'un a dans le ventre" pour découvrir ce dont il est capable ; et qu'il désigne en même temps le lieu de réception et de distribution de l'alimentation de la ville, comme l'estomac abrité dans le ventre du corps humain.
Le roman va d'abord paraître en feuilleton dans L'Etat en 61 livraisons allant du 12 janvier au 27 mars 1873, puis en volume chez Charpentier en avril de la même année.
L'accueil critique est mitigé mais il n'y a pas lieu de s'en étonner, pour la majorité des critiques, Zola sent le soufre. Toutefois, Maupassant et Huysmans ne cachent pas leur enthousiasme et saluent une réussite, le premier louant la force poétique du texte, et en 1882 encore il notera "Le Ventre de Paris n’est-il pas le poème des nourritures ?", quant à Huysmans, plus sensible à la peinture il en appelle à Rubens et à la peinture flamande : "Dans ce volume, le noyau est à peine visible, mais la chair, la pulpe, ont une saveur inconnue jusqu'alors ; la peau a revêtu une richesse de tons qui semble dérobée à l'éblouissante palette des grand maîtres flamands."







Léon Lhermitte

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Léon Lhermitte (1844-1925), L'approvisionnement des halles (commande), 1895. Petit Palais, Paris.

Personnages et intrigue

L'intrigue du roman est simple. Evadé du bagne de Cayenne où le coup d'Etat de 1851 l'avait déporté, Florent arrive à Paris pour retrouver son demi-frère plus jeune, marié et propriétaire d'une charcuterie aux Halles. Déplacé au milieu des siens, généreux et naïf, Florent, proche des opposants au régime, rêve de le renverser. Sa présence est mal acceptée dans ce monde des Halles, il perturbe l'équilibre de ce microcosme et exacerbe les tensions. Moins d'un an suffit (septembre 1858 à août 1859) à le faire rejeter comme le corps étranger qu'il est.
Le récit se développe en six chapitres permettant une description exhaustive des Halles sous divers angles et à diverses heures du jour. A noter que les Halles sont davantage celles des années 1870 que celles de 1858, loin d'être terminées alors puisqu'il manquait les pavillons de l'ouest.
Hormis Florent, solitaire, Lantier et Mme François, les personnages s'insèrent dans des groupes.
Florent : le lecteur ne connaîtra pas son nom de famille ; une manière d'accentuer son isolement et sa marginalité. Arrêté le 4 décembre 1851 et déporté à Cayenne, évadé, sans doute en 1856, car il cesse d'écrire cette année-là,  il revient à Paris avec de faux papiers deux ans plus tard (1858) ; il est proche de la quarantaine, grand, maigre, un visage dur, mais des yeux "bons". Après la mort de leur mère, il a élevé son jeune demi-frère, abandonnant pour cela ses études de droit. Il est resté littéralement traumatisé par le 4 décembre où après la fusillade du boulevard Montmartre, il est sorti de son évanouissement pour découvrir le cadavre d'une jeune femme en travers de son corps. Capable de tous les dévouements (il abandonne son traitement à l'homme malade qu'il remplace aux Halles ; il apprend à lire et écrire au petit Muche), naïf, crédule, incapable de croire à la méchanceté d'autrui, ses projets d'insurrection populaire ne sont que des rêves comme le comprend Claude Lantier qui voit en lui un poète.





Gabriel Gilbert

Victor Gabriel Gilbert (1847-1933), La halle aux poissons le matin, 1880. Palais des Beaux-Arts, Lille.

L'univers de la charcuterie :
Quenu-Gradelle : le jeune demi-frère de Florent, devenu Quenu-Gradelle après avoir hérité la charcuterie de l'oncle Gradelle à la mort de ce dernier. Un faible, il aime son frère, mais plus encore sa tranquillité.
Lisa : son épouse, née Macquart, "une Macquart rangée, raisonnable, logique avec ses besoins de bien-être", grasse et paisible, elle possède un sourire particulièrement séducteur.
Pauline : leur petite fille
Auguste et Augustine : employés, veulent se marier et ouvrir leur propre charcuterie.
Les poissonnières :
La vieille Méhudin : une mégère qui veut marier sa fille Louise au cafetier Lebigre. L'intérêt que cette dernière montre pour Florent attise sa haine à l'encontre du gêneur.
Louise Méhudin, la "belle Normande", rivale de Lisa. A repris le banc de marée de sa mère. Même type de beauté que Lisa, grande, grasse, mais débordante de sensualité à l'encontre de celle-ci. A un fils, le petit Muche, 7 ans.
Claire Méhudin : tient un banc de poissons d'eau douce. Mince, pâle, elle s'intéresse à Florent, devient son amie, dévorée de jalousie quand elle perçoit l'intérêt de Louise. Est la seule à ne pas le trahir.
Les cancanières :
véritable choeur de sorcières, elles poursuivent de leur vindicte Gavard et Florent qu'elles soupçonnent de toutes les turpitudes.
Mademoiselle Saget : vieille fille, pauvre, solitaire, meuble sa vie (et son panier à provisions) en colportant tous les bruits et toutes les rumeurs, en invente au besoin. Transforme le doux et chaste Florent en séducteur irrésistible et insatiable.
Madame Lecoeur : (au nom particulièrement antiphrastique) marchande de beurre, oeufs, fromages. Belle-soeur de Gavard qu'elle poursuit de sa vindicte, jalouse de sa fortune, ayant caressé le vain espoir de l'épouser après la mort de sa femme.
La Sariette : nièce de  Mme Lecoeur et de Gavard ; marchande de fruits ; pulpeuse, séduisante, elle a en elle quelque chose de la prostituée, si elle ne l'est pas vraiment, ou pas encore. Elle vit en ménage avec un ancien porteur, M. Jules, qui "prétend que les hommes, ce n'est pas fait pour travailler".
Les trois femmes, menées par madame Lecoeur, font la guerre à
Gavard : marchand de volailles et de gibier, fortuné, n'aimant que les gros. Ami de Florent et de son frère. Opposant au régime. Aimable, vaniteux, joue au conspirateur avec délices et paiera le prix fort.


Les habitués du café Lebigre, "conspirateurs" :
à part Florent et Gavard (encore que pour lui, c'est un peu de l'ordre du jeu), aucun de ces personnages ne croit vraiment à la possibilité de changer la société.
Logre : crieur de la halle aux poissons, et accessoirement incateur de police, "mouchard". Escroque tranquillement Florent sous prétexte de recruter des militants.
Clémence et Charvet : pour lesquels l'opposition à l'Empire est surtout une question de discours. Vivent ensemble sur la base d'une stricte association économique. Quittent le groupe lorsque Florent en devient le centre.
Lebigre : cafetier, lui aussi "mouchard", désireux d'épouser Louise Méhudin. Surveille le groupe de conspirateurs pour s'assurer que la police l'aura sous la main quand nécessaire. Obtiendra sa récompense.
Les isolés :
Madame François : maraîchère à Nanterre. "Elle pouvait avoir trente cinq ans, un peu forte, belle de sa vie en plein air..." Elle a recueilli Florent sur la route et le conduit à Paris. Elle est l'amie du peintre Lantier et devient celle de Florent. N'aime pas Paris qu'elle accuse de tous les maux. Lantier qui classe tout le monde ne la classe pas : "C'est une brave femme, Mme François, voilà tout..."
Claude Lantier : neveu de Lisa Macquart (il est le fils de Gervaise, cf. L'Assommoir), jeune peintre en début de carrière, amoureux des Halles. C'est à travers son regard que le lecteur les découvre  dans le premier chapitre ; c'est lui qui théorise l'opposition des gras et des maigres (fin du chapitre IV), faisant allusion à des "estampes", sans doute celles de Pieter van der Hayden (1563). Et c'est à lui qu'est confié le soin de clore le récit : "Quels gredins que les honnêtes gens !"
Restent les deux adolescents qui incarnent "l'esprit" des Halles : deux enfants trouvés, Marjolin ("Il me faudrait dans l'oeuvre un personnage épisodique qui fût le Quasimodo de mes Halles.") et Cadine, 18 et 16 ans, élevés ensemble par la mère Chantemesse. Lui, blond, elle, brune ; ils ont grandi avec le chantier, en connaissent tous les coins et les recoins, purs appétits et pulsions, encore innocents, comme le commente Claude Lantier.



Contexte historique


4 décembre 1851
Après le coup d'Etat du 2 décembre perpétré par Louis Napoléon Bonaparte alors président de la deuxième république, des tentatives de résistance s'organisent, vite réprimées.
Le 4 décembre, sur les grands boulevards, pour une raison inconnue, la troupe tire sur la foule, laquelle n'était pas en insurrection. Les chiffres restent sujets à caution, mais il y a sans doute 400 morts, 500 blessés et un millier d'arrestations. Florent fait partie de ces hommes arrêtés pour avoir été au mauvais endroit au mauvais moment.
Hugo en transmet la mémoire dans "Souvenir de la nuit du 4" (Châtiments, II, 3)

19 février 1858
Promulgation de la loi de sûreté générale. Elle permet d'interner ou d'expulser du territoire "tout individu qui a été soit condamné, soit interné, expulsé ou transporté par mesure de sûreté générale à l'occasion des événements de mai et juin 1848, de juin 1849 ou de décembre 1851, et que des faits graves signalent de nouveau comme dangereux pour la sûreté publique."
Dès le 17, le ministre de l'Intérieur demande aux préfets d'établir des listes de suspects.

1852-1870
construction des Halles centrales de Paris sur un projet de Victor Baltard (1805-1874).
En 1858, les 13 pavillons de l'est sont construits ; il reste à construire les 4 de l'ouest, ce qui se fait entre 1858 et 1874. Les deux derniers autour de la halle au blé, projetés dès 1858, ne seront construits qu'en 1935.



Une immense nature morte

     Paul Alexis dans ses souvenirs (Emile Zola : notes d'un ami, 1882) rapporte ces mots de Zola, en 1872, à propos des Halles "Le beau livre à faire avec ce monument ! Et quel sujet vraiment moderne ! Je rêve d'une immense nature morte." Dont acte. Grâce au regard de Claude Lantier qui désespère de jamais parvenir à en rendre la puissance et la beauté, le romancier, lui, parvient à faire sentir à son lecteur la grandeur et l'élégance de l'architecture, à quoi servent, entre autres, les deux personnages de Marjolin et Cadine qui, comme des lutins, peuvent accéder à tout ce que le public ne peut atteindre, les sous-sols ou les toitures ; mais aussi les jeux de couleurs, leurs contrastes, les entassements de marchandises, le va-et-vient des marchands, des porteurs, des charrettes. Et ajoutant ce que la peinture ne saurait faire, il peut suggérer le tintamarre, le brouhaha des voix, les odeurs diverses se mêlant, les changements de perspective et de tonalité au fil de la journée et de la lumière.
Que les Halles soient d'abord découvertes, dans leur ensemble, au lever du jour, grâce au regard du peintre qui guide Florent (chap. 1), permet ensuite d'en poursuivre les descriptions avec ou sans lui ; la vision reste toujours marquée de son empreinte.
Chaque tableau finit par se présenter comme une sorte d'allégorie autour d'un personnage qui ressemble à ses marchandises, ainsi de Claire dont le nom est à lui seul évocateur de ses bassins d'eau douce où nagent ses carpes ou ses anguilles ; de la Sariette, dont le nom est aussi celui dune plante aromatique, qui se tient dans sa boutique de fruits comme la nymphe des jardins, Pomone, avec sa peau de pêche, sa bouche de groseille et "l'odeur de prune [qui monte] de ses jupes." (chap. 5).
Mais la "nature morte" qui a tant séduit Maupassant et Huysmans est aussi tableau révélateur des "dessous" d'un monde.

Les rouages d'un Etat policier

     Dans le tissage qu'est le roman, aux fils de chaîne du cadre que sont les Halles s'entrelace le fil de trame qu'est le parcours de Florent.
Victime du coup d'Etat du 2 décembre (déportation à Cayenne, enfermement dans l'ile au diable, souffrance continue de la faim, brutalités des geôliers), il se lance, avec naïveté, dans l'opposition.
Opposition et complot d'arrière-salle de café, auxquels seuls lui-même et Gavard croient, quoique pour l'un et pour l'autre, cela se situe dans le domaine inconscient du jeu enfantin "on dirait que..." Gavard joue avec délice de l'exhibition de son pistolet et Florent note des plans d'insurrection détaillant les insignes, les guidons et autres signes de ralliement, sans vraiment percevoir qu'il joue. Ce dont le lecteur, lui, prend conscience car il y a un hiatus entre le caractère du personnage, tout en bonté et dévouement, et son avenir de chef insurgé, lui qui s'évanouit en voyant tuer un pigeon.
Lorsque Lisa se rend à la préfecture de police signaler son beau-frère comme subversif, le lecteur découvre les dessous d'un monde en apparence libre et tranquille. Depuis un an, en réalité, (c'est-à-dire depuis son retour en France) les faits et gestes de Florent sont consignés dans un dossier et le commissaire, qu'agace quelque peu l'insistance de Lisa, lui signale qu'il interviendra quand nécessaire.



aquarelle

dessin aquarelle d'Henri Lebourgeois (1832-1918), représentant Zola faisant son marché aux halles, en illustration du Ventre de Paris, dans L'Œuvre de Zola, 32 aquarelles, Paris, Bernard, 1898. La caricature n'est pas innocente puisqu'elle renvoie au chapitre qui tisse les odeurs répugnantes des fromages et les médisances des trois commères. L'ouvrage s'en prend au Zola défenseur de Dreyfus.


Rappelons qu'en février 1858, la loi de sûreté générale a été votée qui permettait d'envoyer au bagne sans jugement les individus suspects. Les mécanismes d'un Etat policier sont ainsi mis à jour : jouer sur la peur, mais aussi sur les diverses rancoeurs ; s'il y a bien des mouchards et des indicateurs, il y a aussi toutes les voix anonymes toujours prêtes à dénoncer le voisin, l'étranger, celui qui gêne parce que différent. Ce qui s'est passé sous le second Empire, s'est reproduit pendant la seconde guerre mondiale, dans la France occupée par les troupes nazies. Et dès que se met en place le même mécanisme de la peur, il faut s'attendre aux mêmes réactions. La loi de sûreté générale avait été votée sans coup férir, parce qu'elle l'avait été après l'attentat d'Orsini. Sans doute sont-ce ces faits qui ont inspiré à Zola la conclusion du tapage autour du complot (dont la police savait exactement ce qu'il était, une songerie sans un rien de concret) : "Au corps législatif l'émotion fut si grande, que le centre et la droite oublièrent cette malencontreuse loi de dotation qui les avaient divisés, et se réconcilièrent, en votant avec une majorité écrasante le projet d'impôt impopulaire, dont les faubourgs eux-mêmes n'osaient pas se plaindre." (chap. 6)
Surveillance généralisée, divisions et rumeurs (chacun se méfie de l'autre et le soupçonne), manipulations des événements et de la presse, boucs émissaires (les "suspects" des listes préfectorales), le système se rôde, dans une obscure complicité, tout le monde sait, mais personne ne sait.

L'invention d'un mythe : les gras et les maigres

     Le roman est né, selon les propres déclarations de son auteur, de l'opposition entre Lisa et Florent. Lisa définie comme appartenant à la famille (c'est la règle de la série, centrer le roman particulier sur l'un des personnages de l'arbre généalogique que Zola va finalement publier dans Le Rêve, 1888), incarnant les Halles, le "ventre" dans son égoïsme et ses satisfactions matérielles, restait à lui opposer un homme, maigre, malheureux, aspirant à la justice, à la fraternité, à il ne sait quoi exactement.
Le Ventre de Paris est donc aussi le roman des égoïsmes qui finissent par devenir criminels. Ainsi pour s'approprier l'argent de Gavard, "une dizaine de mille francs en pièces d'or", les trois sorcières (Melle Saget, Mme Lecoeur, la Sariette) le laissent arrêter et condamner, renonçant, malgré sa demande, à brûler tous ses papiers. 
La vision du monde que propose le roman est pessimiste. Et même si elle est formulée par Claude Lantier sous l'angle d'une esthétique, elle fait de la société une jungle où les grosses bêtes sont les prédateurs et dévorent les plus faibles. Mettre cette vision sous le signe de la bataille des gros et des maigres, c'est lui ôter sa dimension politique (qu'elle prend lorsque s'opposent les "gros" et les "petits") pour en faire une constante de la "nature humaine". Ce n'était pas exactement le projet de Brueghel l'Ancien lorsqu'il peignait son "Combat de Carnaval et de Carême" (1559) quoiqu'il y opposât la fête, le goût de la mangeaille et de la boisson à l'ascétisme des maigres religieux envahissant la place. Et là, en l'occurence, c'étaitent les gras qui risquaient de devenir les victimes des contempteurs de la vie.
Zola, dans Le Ventre de Paris, amalgame la vindicte populaire à l'encontre des gros c'est-à-dire les riches, les nantis, qui, dans le contexte d'une société de la rareté, sont ceux qui mangent plus qu'à leur faim (et toutes les caricatures de l'époque caractérisent le bourgeois, le propriétaire, le banquier par son gros ventre et son cigare) et la vision esthétique de Lantier qui voit dans la grosseur des corps l'exhibitionnisme des satisfactions physiologiques, une sorte de renoncement à l'humanité pour les plaisirs de l'animalité, comme si l'idéal de vie des Quenu-Gradelle et consorts était le chat "le gros chat jaune [...]" au nom parfait de "Mouton", l'éternelle digestion.
A la torpeur des gras s'oppose l'agitation des maigres ; une agitation complexe. Car si les maigres peuvent être du côté de l'idéal, de l'intellect, de la quête de la beauté, de la fraternité (Lantier, Florent), ils peuvent aussi être du côté de la méchanceté, de l'âpreté, de l'avidité, comme le montrent Mme Lecoeur, ou Melle Saget.
Si bien qu'il n'y a qu'un éternel combat, un peu du même ordre que celui que Vautrin, dans Le Père Goriot, expliquait à Rastignac, "Il faut vous manger les uns les autres comme des araignées dans un pot...", mais esthétiquement plus séduisant ; particulièrement sensible dans la cruauté de la scène mettant en parallèle la fabrication du boudin dans la cuisine de Quenu et le récit de ses souffrances par Florent que Pauline (quatre ans : "cet âge est sans pitié...") écoute comme un cruel conte de fées et dont Lisa récuse la véracité, dans sa certitude que les malheurs n'adviennent qu'à ceux qui les cherchent.
Il y aurait sans doute une intéressante étude à faire sur le caractère féminin dominant dans cet univers imaginaire où les hommes, tant du côté des gras que du côté des maigres, sont plutôt passifs ; les membres actifs de la bataille sont tous des femmes, et quoique se faisant la guerre entre elles, grasses comme maigres s'allient contre Florent. Cette dominante féminine est, sans doute, à rattacher au cadre, la nourriture étant généralement considérée comme relevant du domaine féminin. Peut-être existait-il une répartition entre le commerce de gros, masculin, et le commerce de détail, féminin, mais de cela les Carnets de Zola ne disent rien.

Malgré toutes ses qualités, le roman n'a eu qu'un succès de librairie limité. Ce n'est qu'avec L'Assommoir, en 1877, que Zola est enfin reconnu comme un romancier qui compte et le chef de file de la jeune génération des Naturalistes.




A lire : une étude d'Arnaud Verret sur Le Ventre de Paris, analysé comme "Un roman de l'enfermement"
une autre étude, de Soline Asselin, Université de Quebec (2015), consacrée au personnage de Florent : " 'Les hommes maigres sont de rudes hommes' Etude des fictions viriles dans Le Ventre de Paris"
Une étude sur Daumier versus Zola et Le Ventre de Paris, Jean-Philippe Chimot, 2004


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