L'Oeuvre, Emile Zola, 1886

coquillage




A propos de Zola, ce site contient
: 1. Une présentation des Rougon Macquart - 2. Un présentation de Germinal  - 3. Une biographie de Zola - 4. Une présentation de La Curée. -






"Avec Claude Lantier, je veux peindre la lutte de l'artiste contre la nature, l'effort de la création dans l'oeuvre d'art, effort de sang et de larmes pour donner sa chair, faire de la vie : toujours en bataille avec le vrai, et toujours vaincu, la lutte contre l'ange."





Dans le projet des Rougon-Macquart, un roman devait être consacré au monde des artistes. Ce roman, Zola en trace la première ébauche en mars 1885. Mais la rédaction n'en commence qu'en mai de la même année (12 mai, date notée sur le manuscrit).
Entre l'ébauche et la rédaction, comme à son habitude, Zola enquête et se documente, même s'il avoue à Van Santon Kolff, dans une lettre de 6 juillet: "C'est toute ma jeunesse que je raconte, j'ai mis là tous mes amis, je m'y suis mis moi-même."
En effet, Zola est l'ami, depuis le collège à Aix-en-Provence, de Paul Cézanne. Cette amitié lui ouvre le milieu des peintres dont Zola partage le désir de renouveau, la volonté d'inventer un art vraiment "moderne". Toutefois, il ne faudrait pas en déduire que le roman est un roman à clef, même si Paul Cézanne s'est "reconnu" dans Claude Lantier.
Les personnages du roman pourtant, comme les tableaux qui y sont décrits, sont des figures composites au croisement du réel, de la documentation et de l'imagination. Le premier tableau de Lantier fait songer au Déjeuner sur l'herbe de Manet alors que le dernier, avec sa grande figure féminine constellée de pierres précieuses n'est pas sans rappeler Gustave Moreau.
Pour compléter ses souvenirs, Zola demande à Antoine Guillemet, qui les lui donne volontiers, des "notes sur les marchands de tableaux et sur les amateurs" (lettre du 20 avril 1885); il fait aussi de longues promenades dans Paris pour fixer les tonalités, les ombres, les lumières, certains aspects de la ville, qui alimenteront des descriptions dans le roman, rivalisant en mots avec les traits de pinceaux des peintres que la fiction rassemble sous le nom d'école "de plein air" et qui évoque les impressionnistes.
L'ensemble de ces notes regroupées dans les Carnets d'enquête (éd. Plon, 1986) représente une cinquantaine de pages.
Le roman a pour personnage principal Claude Lantier (fils de Gervaise et de son amant Claude Lantier, L'Assommoir ; frère d'Etienne, héros de Germinal, et de Jacques, héros de La Bête humaine).
Claude Lantier était déjà l'un des personnages du Ventre de Paris, celui qui tirait la conclusion du roman "Quels gredins que les honnêtes gens !"
Les douze chapitres du roman racontent la trajectoire de Claude, sur une quinzaine d'années, trajectoire qui est à la fois celle d'un personnage particulier et celle d'un personnage symbolique, l'artiste dévoré par son idéal (les points communs sont nombreux avec Frenhoffer, le personnage du Chef d'oeuvre inconnu de Balzac). Gouverné par une obsession de la perfection, le jeune peintre (il a vingt ans au début du roman) ne parvient pas, sinon de manière très provisoire, à accepter le résultat de son travail, une oeuvre, toujours en-deçà de ce qu'il en attendait et qui n'est jamais L'Oeuvre, dont le déterminant défini dit la singularité, la particularité et le rang de chef d'oeuvre.  Son ami Pierre Sandoz, l'écrivain, bien que hanté des mêmes doutes et des mêmes angoisses (comme il l'avoue au chapitre IX), parvient, lui, à accepter cette "lutte avec l'ange" dans laquelle le créateur est toujours vaincu, mais dont il peut conserver "quelque chose" qui est la trace, en même temps que la piste de cette oeuvre qui réaliserait et abolirait toutes les autres.




Raffaelli

Portrait de Zola par Jean-François Raffaëlli (1850-1924), 1892, peint sur la reliure d'une édition originale de L'Assommoir.


Les personnages

Autour de Claude Lantier et de Pierre Sandoz se groupent d'autres personnages qui incarnent les domaines artisitiques les plus importants.  Très proche, au départ, de Lantier et Sandoz parce qu'ils ont été lycéens ensemble, Dubuche, qui étudie l'architecture. Les peintres : Bongrand (le maître de Claude, le seul a véritablement connaître son génie), Fagerolles (qui saura utiliser les découvertes de Claude pour les rendre acceptables par le public), Chaîne (que ses compagnons estiment sans talent, mais qui s'applique), Gagnière (qui abandonnera pour se consacrer à sa passion musicale d'auditeur, ce qui permet à Zola d'introduire aussi la musique, dans ce panorama des arts). Les sculpteurs : Mahoudeau et Chambouvard. Ce dernier est plus âgé, et tout à l'opposé de Bongrand ne doute pas une seconde de son génie. Le critique : Jory, présenté avec les mêmes caractéristiques que son amie, Irma Bécot, courtisane entichée d'artistes.
En constituant ce groupe de personnages, dominé par des jeunes gens qui veulent révolutionner l'art de leur temps, Zola pose ausi l'unité de la création : peintres, sculpteurs ou écrivain poursuivent un même but : renouveler la création, faire des oeuvres exprimant leur temps, un temps que la science et les techniques ont transformé.
Leur mot d'ordre est de revenir à la nature. C'est depuis toujours le même (les Romantiques ne disaient pas autre chose, comme les philosophes des Lumières avant eux, voire les classiques du XVIIe siècle) et il faut l'entendre comme une mise en accord des oeuvres avec la conception, la perception, la connaissance de la nature qui est celle du temps où ces oeuvres s'épanouissent.
Le naturalisme est "l'étiquette" que Zola invente pour son époque. Telle que les jeunes artistes de L'Oeuvre l'appliquent, elle désigne une vision globale du vivant :




[...] une oeuvre, où l'on tâcherait de mettre les choses, les bêtes, les hommes, l'arche immense ! Et pas dans l'ordre des manuels de philosophie, selon la hiérarchie imbécile dont notre orgueil se berce; mais en pleine coulée de la vie universelle, un monde où nous ne serions qu'un accident, où le chien qui passe, et jusqu'à la pierre des chemins, nous compléteraient, nous expliqueraient ; enfin, le grand tout, sans haut ni bas, ni sale ni propre, tel qu'il fonctionne...Bien sûr, c'est à la science que doivent s'adresser les romanciers et les poètes, elle est aujourd'hui l'unique source possible.
L'Oeuvre, chapitre II








Manet

Portrait de Zola, Edouard Manet, 1868 (huile sur toile),
Musée d'Orsay


La peinture joue un grand rôle dans la théorisation de Zola, ainsi utilise-t-il la notion d'écran pour expliquer l'idée de "naturalisme" à son ami Valabrègue (dont certains traits ont servi à construire les personnages de Gagnière et de Mahoudeau), dans une lettre de 1864.

Le milieu

L'action se déroule essentiellement à Paris, même si trois des protagonistes ont été élevés en Provence, dans la ville des Rougon Macquart, Plassans. Claude Lantier et Pierre Sandoz en gardent des souvenirs de lumière et de nature, de longues marches dans la campagne, de lectures passionnées, qui selon Sandoz "les avaient protégés de l'engourdissement invincible du milieu." (chap. II)
Elle se développe dans le milieu des artistes (les ateliers et les salons), dans un moment qui voit se transformer le monde artistique en "marché".
Au début du roman, Claude Lantier travaille au tableau qu'il veut proposer au Salon, celui de 1863, puisqu'il ne trouvera sa place que dans le salon des refusés que Napoléon III, sur les conseils de Viollet-Le-Duc, accepte d'ouvrir, parallèlement au salon officiel.
A la fin du roman, grâce à Fagerolles devenu membre du jury, le tableau peint lors de la mort de son fils (1876) est accepté, ce qui ne veut pas dire compris.
Les Salons rythment donc la vie des peintres et des autres artistes.
Le rôle de la presse dans la diffusion et/ou la défense d'une école artistique, avec ses ambiguités, s'incarne dans le personnage du critique, Jory.
Par ailleurs, l'ancien marchand d'art, sous les traits du "père Malgras", amateur au meilleur sens du terme, est progressivement remplacé par le spéculateur qui fabrique son "produit", ici Naudet, dont le vieux peintre Bongrand dénonce la tactique et les manoeuvres au chapitre VII, qui se charge de lancer Fagerolles, le "jeune maître".
La vie quotidienne de ces peintres et sculpteurs est difficile, voire misérable (Lantier et Mahoudeau vivent dans des conditions effrayantes, empêchés le plus souvent de produire faute de matériaux) pour ceux qui veulent vivre de leur art, et comme Claude, refusent jusqu'à la dernière extrémité à s'employer dans la "décoration". Ce sacrifice de soi est aussi le sacrifice d'autrui, femme et enfant comptant pour rien face à la peinture.

La publication

Zola va traiter avec le Gil Blas (quotidien fondé par Auguste Dumont, qui a paru du 19 novembre 1879 au 4 août 1914) pour la publication en feuilleton qui commence alors même que l'écrivain travaille toujours. La première livraison du Gil Blas est du 23 décembre 1885, la dernière sera celle du 27 mars 1886, et Zola mettra un point final à son roman le 23 février 1886 ("Mon cher Céard, je n'ai fini L'Oeuvre que ce matin. Ce roman où mes souvenirs ont débordé, a pris une longueur inattendue [...]. M'en voici délivré, et je suis bien heureux, très content de la fin, d'ailleurs.", lettre à Henry Céard).
Le roman est aussitôt publié en volume, chez Charpentier, en mars 1886.





A lire
: Des extraits de textes de Zola sur la peinture et les impressionnistes en particulier.
Le roman des Goncourt, Manette Salomon, 1867, pour découvrir comment un même thème peut révéler des aspects totalement différents d'un même univers.



Accueil                    Zola