DRAGONS : Les Romans de la table ronde, Jacques Boulenger

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Jacques Boulenger, médiéviste, publie, en 1922-23, Les Romans de la Table ronde. Pour rédiger ce récit, il a utilisé une compilation américaine d'Oskar Sommer, elle-même établie sur Lancelot, oeuvre en prose des environs de 1225 qui rassemble les divers récits élaborés au cours du XIIe et du début du XIIIe siècle autour de la légende arthurienne.
On retrouve cette histoire des deux dragons dans un récit attribué à Robert de Boron, Merlin et Arthur : le Graal et le royaume, datant du début du XIIIe siècle. La seule différence est que les deux frères s'y nomment Uter et Pendragon (le personnage unique de la version Boulenger est ici dédoublé), et que le premier n'est pas tué par Vortigern. Merlin aide les deux frères à reconquérir leur royaume, alors que dans la version utilisée par Boulanger, il ne participe pas à ce combat. Il n'aidera Uter Pendragon qu'ensuite, pour séduire la future mère d'Arthur.
Merlin est, dans ce cycle, un personnage important dont on rapporte la naissance et l'enfance. Au cours de cette enfance, Merlin prouve, à l'âge de 7 ans, à la fois son grand savoir, sa sagesse, et son attachement à la lignée d'Arthur en se mettant aux côtés d'Uter Pendragon qui sera son père. "Pendragon" ("tête de dragon") inscrit Arthur dans la lignée des dragons, c'est-à-dire à la fois dans la puissance et dans l'inquiétant.





IV.   ENFANCES DE MERLIN : LA TOUR CROULANTE


     En ce temps-là, il y avait en Bretagne un roi du nom de Constant, qui avait deux jeunes enfants, appelés Moine et Uter Pendragon. Lorsqu'il mourut, son sénéchal, qui avait nom Vortigern, fit occire par trahison le petit Moine et se fit couronner roi à sa place. Mais il gouvernait si méchamment que son peuple le haïssait, et, comme un prud'homme avait emmené Uter Pendragon dans une ville étrangère, nommée Bourges en Berry, il avait grand-peur que l'enfant ne revînt un jour le détrôner. Aussi voulut-il faire bâtir une tour si haute et si forte qu'elle ne pût jamais être prise. On se mit à l'oeuvre, mais à peine la tour commençait-elle de s'élever de trois ou quatre toises au-dessus du sol, elle s'écroula. Vortigern manda ses maîtres maçons et leur recommanda d'employer la meilleure chaux et le meilleur ciment qu'ils pourraient trouver. Ainsi firent-ils, mais une seconde fois la tour tomba ; puis une troisième et une quatrième : si bien que tout le monde s'ébahissait et que le roi était très courroucé.
     Il appela les plus sages clercs et astronomes de sa terre, et, après en avoir délibéré durant onze jours, ils dirent que la tour ne tiendrait jamais si l'on ne mélangeait au mortier le sang d'un enfant de sept ans né sans père. Aussi le roi envoya-t-il douze messagers par le monde pour quérir cet enfant.
Un jour, deux d'entre eux passèrent en un grand champ à l'orée d'une ville, où de jeunes garçons jouaient à la crosse. Parmi eux était Merlin qui sachant toutes choses, connut bien ce que venaient chercher les messagers. Sitôt qu'il les vit, il s'approcha du fils de l'un des plus riches hommes de la ville et le frappa si rudement de sa crosse à la jambe que l'enfant se mit à pleurer et à l'injurier en l'appelant né sans père. Alors les messagers s'approchèrent pour l'interroger. Mais sans leur en laisser le temps, Merlin vint à eux en riant et leur dit :
 "Je suis celui que vous quérez et dont vous devez apporter le sang au roi Vortigern.
  — Qui t'a dit cela ? demandèrent les messieurs, stupéfaits.
 — Si vous me jurez sur votre foi que vous ne me ferez aucun mal, j'irai avec vous et je vous dirai pourquoi la tour ne tient pas. Mais, d'abord, je vais vous montrer que je sais bien d'autres choses."
Il leur conta sans manquer d'un mot comment le roi Vortigern avait voulu bâtir une tour, et comment elle s'écroulait toujours, et ce qu'avaient dit les astronomes, et tout le reste, si bien que les messagers pensaient : "Cet enfant nous dit des merveilles, et nous aimerions mieux êtres parjures tous les jours de notre vie et risquer de perdre nos biens, que de le tuer." Alors Merlin, qui lisait dans leur pensée, prit congé de sa mère et partit de bonne grâce avec eux.
Ils chevauchèrent tant qu'ils parvinrent en une ville et, comme ils en sortaient, ils virent un vilain qui portait de gros souliers et une pièce de cuir à la main. En passant près de lui, Merlin se mit à rire et dit à ses compagnons :
"Ce vilain qui pense avoir à réparer ses chaussures, en faisant son pélerinage sera mort avant que d'arriver à sa maison."
Les  messagers interrogèrent l'homme et il leur répondit qu'il venait d'acheter ses souliers au marché, et le cuir pour les raccommoder quand ils seraient usés, car il voulait aller en Terre sainte. Etonnés, ils le suivirent, et ils n'avaient pas fait une lieue de chemin qu'ils le virent tomber mort. Alors ils songèrent, chacun à part soi : "Il nous vaudrait mieux souffrir mille supplices que d'occire un si sage enfant." Et Merlin, qui sut leur pensée dans le même instant, les remercia.

V.  ENFANCES DE MERLIN : VORTIGERN ET LES DRAGONS

      Ils allèrent tant de la sorte qu'ils approchèrent de la cour du roi Vortigern. Quand ils n'en furent plus qu'à une heure de route, ils demandèrent à Merlin ce qu'ils diraient au roi.
"Contez-lui ce que vous avez vu, répondit-il, et assurez-lui que je lui enseignerai pourquoi sa tour croule toujours."
Ce qu'ils firent si bien que le roi émerveillé manda Merlin devant lui, et l'enfant lui dit :
"Roi Vortigern, tu veux savoir pourquoi ta tour ne peut tenir ? C'est qu'il y a dessous la terre, à l'endroit où elle s'appuie, deux dragons qui ne voient goutte, l'un roux et l'autre blanc, qui dorment sous deux grandes pierres. Quand ils sentent le poids de la tour, ils se tournent, et elle croule. Si ce que je dis est faux, condamne-moi au feu ; et si c'est vrai, accuse tes clercs et tes astronomes qui prétendent connaître tout et ne savent rien."
      Aussitôt le roi fit rassembler les ouvriers du pays pour creuser la terre, lesquels travaillèrent si bien qu'on mit à jour deux grandes pierres. Et dès qu'on eut soulevé la première, un dragon blanc apparut, si grand, si fier et si hideux, que tout le monde se hâta de reculer. Puis, sous la seconde, on découvrit un dragon rouge, qui sembla encore plus grand et plus sauvage. Et tous deux ne tardèrent pas à s'éveiller et à se jeter l'un sur l'autre, en se déchirant horriblement des dents et des griffes. La bataille dura tout le jour, toute la nuit et le lendemain jusqu'à l'heure de midi. Peu s'en fallut que le blanc ne fût outré ; mais,  à la fin, il lui sortit une flamme de la bouche et des narines qui consuma le roux ; après quoi il se coucha et mourut à son tour. Et Merlin dit au roi que maintenant il pouvait faire bâtir sa tour.
"Mais, dit Vortigern, il faut que tu nous apprennes ce que signifie la bataille des deux dragons.
 — Jure sur les saints qu'il ne me sera fait aucun mal.
Le roi jura.
  — Je te dirai que le dragon rouge signifie toi et le blanc le fils du roi Constant, auquel tu as volé son héritage. Et si les deux dragons luttèrent longtemps c'est que tu tiens depuis longtemps le royaume que tu as pris. Et si le blanc a brûlé le rouge, c'est qu'Uter Pendragon te fera brûler toi-même. Dans trois jours il débarquera au port de Winchester."
     A ces mots le roi eut grand-peur et s'empressa d'envoyer une armée à Winchester. Mais lorsque ses gens virent les gonfanons d'Uter Pendragon sur la nef qui l'amenait, ils le reconnurent pour leur droit seigneur et Vortigern s'enfuit dans un de ses châteaux. Il tint là quelque temps ; mais, en donnant l'assaut, Uter Pendragon mit le feu à la forteresse, et Vortigern périt dans les flammes. Ainsi soit-il de tous les déloyaux et félons.

Jacques Boulenger, Les romans de la table ronde, éd. librairie Plon, 1941, coll. 10x18, 1971, tome 1, pp. 95-99.





le dragon rouge et le dragon blanc

miniature du manuscrit de La Chronique de St-Albans, XVe siècle (Londres)

dragon rouge et blanc

manuscrit français du XIVe s. (Paris, BnF)



A lire : le texte de Boulenger ainsi que la préface de Joseph Bédier est disponible sur Wikisource.



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